mardi 22 août 2017

22, v'là les livres

Tiens, le 22 août, c'est le "Ray's Day", hommage à Ray Bradbury, dont c'est l'anniversaire de la disparition, et que de bonnes âmes ont décidé de consacrer à la lecturen ce qui est une bonne idée : Fahrenheit 451 nous semblait farfelu, mais dernièrement, en Californie, des fachos ont tenté d'organiser un autodafé, et la censure du livre se fait plus insidieuse par ailleurs.

Et l'idée, c'est la gratuité de la lecture. Donc je me suis dit que j'allais mettre une nouvelle en ligne. Ce n'est pas un inédit (mais j'en ai quelques uns dans mes tiroirs, peut-être que je les mettrai aussi en ligne à l'avenir, si vous êtes assez nombreux à les demander), ni une nouveauté (il date d'une petite quinzaine d'années) et il est court (sur un blog, c'est quand même plus pratique). Voilà voilà, Happy Ray's Day à tous !



Réveil
Alex Nikolavitch
Première publication dans Fantask 1, éditions Semic

J’essaie de bouger.

Pas évident. Les articulations ont du mal à se dé-gripper. Il me faut attendre un peu, que je me réchauffe. Chaque réveil est pire que le précédent. Je suis froid. Il fait trop froid. Et mes circuits ont besoin de plus en plus de temps pour chauffer. Cette sensation doit ressembler à ce que les humains appellent “avoir la tête dans le cul le matin”. Je n’ai jamais compris l’image, mais j’en viens à comprendre l’idée.

Un peu tard, peut-être.

Un peu d’énergie me revient, le temps que les câblages la transmettent à puissance nominale. Il n’ont pas été prévus pour fonctionner dans ces conditions.

L’horloge m’indique un chiffre aberrant. D’après elle, j’ai dormi trois siècles. Ridicule. Le froid a dû avoir raison de ce délicat cristal qui est son âme. Trois siècles. Insensé. Les secours ne devraient plus tarder, de toute façon. Au moins pour compter les morts.

Je me relève péniblement. Les ordinateurs de la station ne démarrent plus. Pourtant le générateur était en parfait état la dernière fois que je l’ai vérifié. Un de ces micro-piles nucléaires destinées à durer des années. Le froid a sans doute soudé un relais électro-mécanique. Le pire hiver qu’on ait subi dans le secteur. La fenêtre me montre une étendue gelée sous un ciel uniformément plombé. Du jamais vu dans cette portion de désert. Peut-être une conséquence paradoxale du réchauffement climatique, qui sait ? Si l’ordinateur marchait, je lancerais une requête sur le réseau pour avoir des informations à ce propos.

Mes circuits sont complètement chauds, à présent. A part un parasitage sur l’oculaire gauche, tout fonctionne correctement.

Je sors.

Mes pieds métalliques s’enfoncent dans la neige. J’inspecte le corps de bâtiment. Cette lézarde n’étais pas là, la dernière fois. L’accident a dû causer des dommages structurels aux fondations pour que le bâtiment se détériore si vite.

Un lichen mutant pousse sur certains murs. Conséquence de la radio-activité, sans doute. Elle a pourtant beaucoup baissé depuis mon précédent réveil.

Je pousse jusqu’aux silos. Le cratère est toujours là, disparaissant à demi sous une épaisse couche de neige. C’est ici que l’accident a eu lieu. Une explosion nucléaire imprévue, un de nos missiles qui a dû avoir une mal-fonction. Mes collègues humains ont été tués sur le coup. Ils s’inquiétaient depuis plusieurs semaines déjà. Mais pas pour des raisons techniques. ils auraient dû, pourtant.

Non, ils ne discutaient que de tension internationale, des sujets que je ne comprenais pas. De la fédération est-asiatique. Des colères d’un président. Des provocations en Afrique. J’ai été créé pour entretenir le système informatique de la base, pas pour comprendre ces passions humaines. Mes collègues se disaient en première ligne. Ils étaient un objectif prioritaire. J’ignore pour qui, et à quel propos.

Et puis l’accident a tout remis en cause. Mes collègues attendaient un ordre du président d’un instant à l’autre. Et les silos ont explosé. J’ai essayé de comprendre ce qui s’était passé. La seule trace qui reste, c’est un message d’alerte transmis par un satellite d’observation, message coupé en cours de route. Quand les secours arriveront, ils me donneront plus d’éléments pour comprendre. La procédure est comme ça : en cas d’accident, je suis là pour témoigner, rapporter les faits. C’est à présent ma mission : maintenir la base en état jusqu’à ce que les secours arrivent. Et me souvenir de tout.

Je remets mes circuits en veille pour économiser l’énergie. Le système devrait me réveiller dans trois jours, à moins que l’horloge ne fasse à nouveau des siennes.

Sauf si les secours me ré-activent avant, bien sûr.

Ils ne devraient plus tarder, maintenant.


3 commentaires:

Tororo a dit…

Merci pour cette lecture! C'est une idée à retenir: quand on a un doute, faire ce que ferait Ray Bradbury.

Le Doc a dit…

"Première publication dans Fantask 1, éditions Semic"

Avec des illustrations d'un certain Jean-Marc Lainé !

Alex Nikolavitch a dit…

dingue comme le monde est petit, hein ?