lundi 13 février 2017

Fhtagn powaaaa !


Pour les 80 ans de la mort d'HPL, les Indés de l'Imaginaire (collectif d'éditeurs auquel participent les Moutons électriques) sortent le mois prochain une salve de trois bouquins.

Les Moutons rééditent le Chtulhu ! de Patrick Marcel, un des trucs les plus funs jamais fait avec le grand ancien de Rlyeh.

Mais si je vous parle de tout ça, c'est aussi que je participe aux deux autres bouquins :

Au cœur du cauchemar, une monographie sur H.P. Lovecraft est, comme l'indique son titre, un recueil d'études et d'articles sur Lolo, publié par Actu-SF. J'y signe le papier sur les BDs inspirées de son œuvre, qui pourra servir à consoler les refoulés de la conférence d'Angoulème sur le sujet.

La Clef d’argent des Contrées du Rêve
, est une anthologie de nouvelles en hommage au cycle de Kadath, sous la bannière des éditions Mnémos. Il y aura là-dedans un texte intitulé "Caprae Ovum", que j'ai commis pour l'occasion.

Vous voilà prévenus !

dimanche 5 février 2017

Arriver dans une ville neuve

En repensant à mes deux dernières notules sur ce blog, je m'avise que j'y développe deux discours en apparence contradictoires. Je semble y exiger de la SF ce que je ne réclame pas du tout aux films puisant dans les mythes : une fidélité à une forme de réel.
La contradiction apparente n'en est pas une. La pensée scientifique et la pensée mythique ne fonctionnent pas sur les mêmes paramètres et vouloir appliquer aux œuvres relevant de l'une les outils conceptuels de l'autre n'aurait aucun sens. Il faut juste savoir ce qui rentre dans quelle catégorie. D'où ma mention de Star Wars comme relevant essentiellement de la seconde.
J'y repensais à cause d'un film de science-fiction tout récent qui m'a fort impressionné. Il s'agit de Premier Contact (Arrival, en VO), film du canadien Denis Villeneuve, qui relève clairement de la première catégorie.
Si vous ne l'avez pas vu, disons qu'il narre les efforts d'une linguiste pour communiquer avec des extraterrestres totalement différents de nous (et presque Cthulhesques) qui viennent de débarquer sur Terre. Elle doit à partir de rien trouver un terrain d'entente avec des gens dont le psychisme et l'environnement nous sont fondamentalement étrangers et dont on devine que leur structure qui n'est pas basée sur la symétrie bilatérale les rend un poil hermétiques aux pures oppositions binaires (ça rend d'autant plus ironique le fait qu'ils me servent à en expliquer une, mais passons).
Quoi qu'aient pu en dire des grincheux, le film me semble superbement construit, basé sur un de ces rythmes lents et contemplatifs que j'apprécie, et met en scène de façon très intéressante les réactions de l'humanité brutalement confrontée à l'autre (la scène du "vous pouvez allumer la télé ?", dans l'amphi, notamment). Cela m'a renvoyé à une très vieille expérience (fin des années 80, je dirais), quand mon frère avait pris en route une émission genre "les dossiers de l'écran", dans laquelle avait été mise en scène la façon dont les médias réagiraient à un message radio provenu d'outre-espace. Un pur effet Orson Welles/Guerre des Mondes : mon frangin m'appelle en me disant "viens voir, il se passe un truc", et pendant le quart d'heure suivant, nous sommes restés hypnotisés par l'écran, complètement scotchés, le cœur battant, ayant l'impression de vivre un moment au-delà de l'historique. Jusqu'à ce que la reconstitution cède à nouveau la place au débat, et que nous comprenions que nous nous étions faits avoir. Mais tant que nous y avons cru, nous avons ressenti des choses incroyables.
Du coup, ensuite, nous avons surtout ressenti une forme de colère et de dépit. On venait de nous voler quelque chose de magnifique, au point que si cela arrivait vraiment par la suite, nous risquerions d'être trop blasés pour pour retrouver ces sensations-là. Comme quoi les premières fois sont des choses importantes, méfiez-vous des imitations.
Bref, le début du film de Villeneuve parvient à mettre en scène précisément cet instant, et l'espèce de torpeur qui le suit, ce moment où l'énormité de l'évènement se fore peu à peu un chemin dans l'esprit des gens qui y ont assisté par écrans de télé interposés. Le tout sans grosses démonstrations krakapoum à la Emmerich, je précise. C'est vraiment réalisé avec finesse. Si vous avez vu le film, je pense que vous voyez ce que je veux dire.
Et si vous ne l'avez pas vu, arrêtez votre lecture ici et allez le voir, parce qu'après

ATTENTION ÇA VA ÊTRE LA FOIRE AUX SPOILERS

Plus qu'un film sur le rapport à l'autre, je crois que c'est un film sur la dignité, ce mot si galvaudé depuis quelques années. Louise, la linguiste, vit ou va vivre une tragédie, et cette tragédie, la perte d'un enfant, nous est amenée dès les premières minutes. Ce que ces premières minutes se gardent bien de nous dire (et c'est là que je commence à spoiler, dernier avertissement, allez-vous en si vous n'avez pas vu le film, je vous en conjure) c'est que la séquence est un flash-forward, une prémonition. Quand l'histoire commence, l'enfant n'est même pas né et Louise ignore son existence à venir. Mais le spectateur, lui, ne le sait pas. Ce sens de la séquence n'apparaît que bien plus tard. Pourtant, elle va cadrer notre perception du film. Et c'est là que c'est brillant. Car si Arrival est un film "à twist", il ne nous prend pas pour autant en traitre. Il adopte une forme circulaire, comme le langage des heptapodes, et même la musique assez répétitive est là pour appuyer cet effet de boucle.
Et le langage des aliens est la clé. Car ce langage cyclique, simultané (quelle idée brillante !) et donc complètement étranger à notre pratique successive de la communication "infecte" la conscience et, dès lors que l'on commence à en maîtriser les codes, ouvre la perception de son locuteur en termes de temps. Plus elle avance dans la compréhension des mécanismes linguistiques, plus Louise est assaillie de visions de son futur, de cette fille qu'elle n'a pas encore eu et qu'elle est destinée à perdre.
La dignité que j'évoquais plus haut, c'est celle de Louise qui, plutôt que de se laisser écraser par la prescience du drame, décide d'accepter son futur avec ses joies et ses tristesses (ce que n'est pas capable de faire son compagnon). Humainement, c'est quelque chose de fort, et de tragique au sens le plus noble du terme.
Vous qui me lisez, vous savez que je me passionne pour Dune. Voir que Villeneuve, qui risque d'en diriger une nouvelle version cinématographique, a déjà aussi brillamment traité l'un de ses thèmes a quelque chose de profondément rassurant. Je réserve par contre mon jugement sur son Blade Runner à venir, même si la bande annonce est très excitante (la bande annonce de Prometheus était très bien, souvenez-vous).
Par ailleurs, Arrival me renvoie également à deux comics que j'ai traduits, Trees, de Warren Ellis, et Neonomicon, d'Alan Moore. Arrival partage avec Trees cette image d'artefacts aliens complètement aveugles et étrangers arrivant en plusieurs points du monde, et leur impact sur la vie humaine (Ellis est très radical, là-dedans, car au point où en est la série, il n'y a toujours aucune communication apparente avec les occupants des Arbres, si tant est qu'ils existent).
L'idée d'un langage profondément étranger qui ouvre la perception du temps se retrouve dans Neonomicon, où elle sert d'explication à l'irruption des entités lovecraftiennes dans un monde où Lovecraft a existé.
Bref, tout ça pour dire que Arrival, c'est drôlement bien. Et prouve qu'on peut faire de la grande SF en restant discret et modéré sur le spectaculaire.

vendredi 3 février 2017

Toi, tu vas te faire appeler Arthur

Comme je le disais hier, les bandes annonce du prochain Guy Ritchie consacré au roi Arthur et à Excalibur me plongent dans un abîme de sentiments partagés.

Il se trouve que, maintenant que le manuscrit de l'Île de Peter est entre les mains d'un pouvoir supérieur (celui de l'éditeur, pour faire court), j'ai pu attaquer mon prochain bouquin, et qu'il tape précisément dans cette période et cette mythologie-là. Et, vous connaissez ma maniaquerie documentaire, j'en suis à collectionner les cartes donnant les limites des royaumes et provinces du Vème siècle grand-breton, celles qui donnent les lignes de côtes, etc. Y a pas le quart de la moitié de tout ce matériel accumulé qui me servira de façon effective, mais c'est comme ça que je bosse, j'y peux rien. Je potasse les sources les plus anciennes pour tenter d'approcher au plus près une texture, une fragrance, pas forcément une réalité mais tout au moins une forme de vraisemblance. Je m'immerge. Je m'en vais clapoter dans mon sujet comme un canard dans sa mare.

Alors forcément, quand je vois Legend of the Sword et ses costumes anachroniques, ses châteaux et ponts comme il n'en a jamais existé et ses éléphants de guerre, ma première réaction est d'émettre de petits couinements étouffés comme le premier subalterne de Darth Vader venu.

Mais il serait irrationnel de ma part de rester sur cette impression-là. Car après tout, quel est le problème ? Qu'est-ce que le mythe arthurien ? Eh bien un mythe, comme son nom l'indique. Si l'on peut avec un peu de bonne volonté débusquer un Arthur historique, sa biographie tient en deux lignes et toute l'imagerie qui l'entoure n'est que le résultat d'une mayonnaise patiemment montée par des générations d'auteurs aux objectifs divergents qui ont, au fil du temps, accumulé et agrégé d'autres légendes autour de celle du "roi des Bretons", souvent au mépris du temps et de l'espace. Merlin ? Anachronique. S'il a un modèle historique, alors celui-ci a vécu près d'un siècle plus tard. Lancelot ? Jailli d'un autre fond légendaire, celui de la Bretagne continentale. Perceval ? Résultat probable d'accrétions ayant débuté bien avant la naissance de ce qui deviendra le Roi Arthur. Et ainsi de suite. Arthur est encore moins bien bordé historiquement que la Guerre de Troie (déjà passablement problématique quand on essaie de recoller tous les morceaux dans une chronologie historique et une géographie cohérentes).

Ce que Ritchie adapte, c'est donc sa version modernisée du mythe, ce que faisaient déjà Chrétien de Troyes et Thomas Mallory en leur temps. Ce faisant, il apporte sa pierre à l'édifice et l'avenir dira si elle est gélive ou pas (parce qu'il y a des pierres qui résistent plus ou moins bien au passage du temps). Historiquement, c'est absurde, mais pas tellement plus que les versions en armure du douzième siècle (comme Sacré Graal, qui restitue en termes d'équipement l'époque où émergea la forme classique de la légende arthurienne).

Même mon film arthurien préféré, le Excalibur de John Bormann, se déconnecte totalement de tout fond historique, se bornant à restituer un Moyen-Âge complètement fantasmé, aux armures et aux costumes baroques.

Donc, pourquoi pas ? Guy Ritchie est pas plus illégitime qu'un autre pour faire un film arthurien. Faudra juger sur pièces. Après, si ça se trouve, c'est pourri. Mais pour l'instant je préfère faire taire mon puriste intérieur, puisqu'il est lui-même à côté de plaque dans ce domaine (par contre, je le réactive dès que j'avance sur mon prochain bouquin).

jeudi 2 février 2017

Let the sun shiiiiiine (ou pas)

J'en parlais l'autre jour, mais pendant mon voyage en train, finalement, je n'ai pas regardé ce film coréen qui m'avait semblé malvenu (question de contexte uniquement : Dernier Train pour Busan est excellent, pas de doute là-dessus, mais je l'ai vu ailleurs que dans le TGV, finalement).

Et à la place, j'ai préféré me rabattre sur un film dont je n'avais vu que le début il y a longtemps : Sunshine, de Danny Boyle. Le début m'avait bien plu, il y avait de fort jolies choses au niveau visuel, et des acteurs que j'aimais bien. Le concept de SF était chouette.

J'aurais eu mieux fait de me contenter de ça et de rester sur cette bonne impression.

Parce qu'en fait, sans être aussi pourri que Prometheus dans le genre (mais Prometheus fait tellement fort qu'il pose un standard. Disons que Sunshine culmine à 6,4 sur l'échelle de Prometheus), ce film ne tient pas tout à fait la route. Alors, entendons-nous bien. Rien à dire sur la cinématographie qui est très belle et profite à fond du concept. Les acteurs ne déméritent pas. La structure de récit, ma foi, est légèrement bancale, mais à ce stade, c'est de la pinnaillerie de ma part, et en plus vu les critiques que je me suis pris sur Eschatôn, je suis bien mal placé pour reprocher à quelqu'un l'accélération finale un peu abrupte de son histoire.

Non, le truc, c'est que quand on fait de la SF, c'est bien d'avoir des notions de base. Ou de faire relire le truc par quelqu'un qui connaît un peu l'astronautique. Alors, je sais ce que vous allez me dire : c'est une fable, et pas exactement un film de SF. Et c'est vrai. Il y a là-dedans une charge métaphorique qui submerge tout le reste. Le problème, c'est que le reste, c'est du décor de vaisseau spatial à grosse tuyauterie, avec des gens qui expliquent ce qu'ils font et pourquoi ils le font. On se fout totalement que les champs d'astéroïdes de Star Wars ne tiennent pas la route parce que c'est un film d'aventures, en fait, avec juste un vernis SF dessus. Sunshine est une fable philosophique sur le sacrifice, le voyage initiatique, l'approche d'une transcendance qui brûle et consume la faiblesse et les aspirations humaines. Mais le décor, c'est une mission complexe, avec une trajectoire délicate, des enjeux technologiques en plus des enjeux humains. Je ne demande pas à Danny Boyle d'avoir une maîtrise de mécanique orbitale (je serais bien en peine de faire les calculs de rendez-vous d'un Soyouz) mais juste… je sais pas, moi… de savoir qu'un vaisseau lancé à ces vitesses ne freine pas et ne s'arrête pas, que dans l'espace, tout est mobile et que l'immobilité apparente ne naît que de la synchronisation des trajectoires. Et accessoirement que ces trajectoires sont courbes, et donc que le bouclier ne devrait pas être orienté comme ça.

Tout le film est grevé de pleins de détails, et ont sent que même la spatialisation du vaisseau a été bizarrement pensée : impossible de savoir comment s'articulent entre eux les lieux de l'action. Il est assez classique qu'au cinéma, la physique se plie aux besoins du scénario. Mais là, elle disparaît totalement, remplacé par un techno-babble qui souligne plus qu'il ne masque les incohérences. Dans une série B, on s'en foutrait, mais là, du coup, on ne comprend rien à certains enjeux, et quand les personnages se mettent en peine de les expliquer, c'est pire. Alors qu'un scénar mieux bordé de ce point de vue là aurait pu prodiguer les mêmes moments dramatiques en leur donnant plus d'impact, et l'ensemble aurait pu y trouver un hiératisme qu'il cherche à atteindre mais qui lui manque pourtant cruellement.

Tout ça donne une impression de pas fini, de pas relu, de pas solide. On ne croit pas aux péripéties de ce vaisseau. C'est vraiment dommage, parce que ça avait tout pour être un beau film.

Bref.

Tiens, à l'occase, vu que je vais donner dans le mythe arthurien dans les mois à venir, je vous causerai de ce que m'inspirent les bandes annonces du prochain Guy Ritchie…