mercredi 9 août 2017

Sourcier

Ça n'a pas traîné, hein ? Quelques jours à rebosser sur mon prochain bouquin, et me voilà reparti en mode gravement obsessionnel.



J'en suis à corriger une séquence parce que j'ai découvert que non seulement, l'endroit où je situais une scène était plus boisé à l'époque que je ne le dis, mais ne présente pas la géologie que je sous-entends (ce qui est génial, c'est que comme je n'utilise que les noms de bled d'époque, 95%, voire 98% des lecteurs ne repéreront pas ce genre de trucs).

Autre truc rigolo, aller chercher les chroniques les plus proches de l'époque, même si elles sont succinctes, même si elles sont lacunaires, pour essayer d'étoffer la chronologie de mon récit. Et m'apercevoir que les braves moines qui les compilaient n'avaient qu'une idée très vague de ce qu'était une date précise ni à partir de quoi la calculer. Du coup, à force de m'arracher les cheveux en croyant que j'étais à côté de la plaque depuis le départ, je me suis aperçu que ces braves moines se plantaient systématiquement de 13 à 18 ans dans TOUTES leurs dates (ce qui est encore pire que leur quasi contemporain Denys le Petit, qui ne s'est planté que de 5 à 7 ans : si vous ne connaissez pas son histoire, sachez juste que c'est par sa faute si Jésus Christ est né entre -5 et -7 avant Jésus Christ) (relisez bien la phrase qui précède, et sachez que dans l'histoire, ce n'est pas moi qui déconne).

Un truc sympa, aussi, c'est que la toute récente polémique sur l'ethnicité de la Grande Bretagne de l'époque romaine et post-romaine (oui, pendant qu'ici, ça polémiquait sur les commissions de transfert de ce footeux dont j'ai déjà oublié le nom et dont je ne sais même pas à quoi il ressemble, et que ça polémiquait aussi sur le pognon dépensé par Bollo pour garder l'autre abruti sur C8, il y avait des polémiques vachement plus instructives outre-manche, au cours desquelles des historiens ont bien obligeamment mis leur nez dans leur caca à des petits nazillons qui commentaient des données de l'histoire antique avec des arguments et des conceptions que même Ferrant et Deutsch trouveraient arriérées*), y a pas mal de ressources sur la période dont les liens ont été mis à disposition, et donc j'ai mis ça au pillage. Y a plein d'éléments de contexte qui vont me servir, et d'autres qui ne me serviront pas directement mais qui me permettent de préciser encore ma vision des deux siècles entourant la prise de Rome par les Goths.

Bref. C'est bien, les vacances. On s'amuse, on se repose, on essaie des loisirs rigolos.







*oui, y'en a eu quand même un pour soutenir que l'invasion anglosaxonne ne comptait pas comme flux migratoire parce que… il ne l'a pas formulé comme ça, mais grosso modo, parce que c'étaient des blancs et probablement un peu ses ancêtres, aussi. (personne n'a été lui rappeler que les Angles et les Saxons étaient tellement barbares qu'ils mangeaient du cheval comme le premier Français venu, je crois que ça l'aurait mis en PLS)

mardi 8 août 2017

Moi mon colon, celle que je préfère…

Je sais pas trop pourquoi ni comment mon train de pensées est tombé sur cette question-là. J'étais plongé dans un état de stupeur post prandiale, vautré sur le canapé, un énorme gobelet de café à la main (le huitième de la journée, je crois, mais je ne suis pas sûr, quand on aime, on ne compte pas, tout ça) quand une idée s'est cristallisée dans ma tête. Ou plutôt une sorte de question.

L'histoire du monde a connu une belle brochette de génies militaires qui ont su profiter du terrain et des événements pour mettre des piles aux voisins et se forger une réputation d'invincibilité. Cette réputation, par la suite, durait jusqu'à ce que le stratège génial finisse par casser sa pipe (il était parfois aidé à passer la main, ça a été le cas de Jules César, par exemple) ou qu'un ennemi un peu moins tocard ou un peu plus chanceux que les autres finisse par prouver que cette invincibilité n'était qu'une légende (c'est ce qu'a fait Wellington à Napoléon. je serais bien en peine de vous dire s'il entrait dans la catégorie moins tocard ou plus chanceux, celui-là).

La question que je me posais, c'était : "y a-t-il une caractéristique essentielle à ce génie ?" Autrement dit, sorti de leur contexte d'origine, Alexandre le Grand, Shaka ou Tecumseh casseraient-ils la baraque tout pareil ?

Et donc, toujours avachi sur mon canapé, vidant peu à peu mon pot à café, j'imaginais Alexandre à la tête d'une division blindée, équivalent moderne, je crois, de la phalange macédonienne. Et, en effet, pourquoi pas ? Face à un adversaire aussi désorganisé que l'Empire Perse, ça pourrait le faire. Et les conquêtes se déliteraient encore plus vite qu'à l'époque, sans doute.

Mais que donnerait Napoléon, de nos jours ? Son génie organisationnel tenait à sa faculté de déléguer. Mais son sens du placement de l'artillerie au niveau tactique serait-il transposable dans des batailles modernes ? Ça, c'est beaucoup moins sûr.

Y a-t-il, du coup, un outil de mesure objectif du génie militaire ? Comme pour tout talent, ça me semble difficile à mesurer.

L'Histoire a sur la Physique le défaut de ne pas permettre de réitérer une expérience un nombre arbitraire de fois pour faire rentrer ses résultats dans un tableau statistique. La sensibilité d'une bataille aux conditions initiales est telle qu'une bonne partie de son déroulé tient généralement de l'aléatoire. Le général génial parvient à imprimer une tendance à ces aléas. Ou parfois à se laisser porter par eux…

lundi 7 août 2017

All work and no play et tout ce genre de choses

Le problème des torpeurs estivales, c'est, comme je le disais dernièrement, qu'elles sont fourbes. Tout en ayant l'impression de ne pas foutre grand-chose, je m'aperçois qu'en fait j'ai abattu pas mal de trucs depuis quinze jours.

Et là où c'est doublement fourbe, c'est qu'avec tout ça, je me suis aperçu hier, avec horreur, que je n'avais pas avancé sur mon prochain bouquin pendant ces quinze jours. C'est très mauvais, ça. La théorie veut qu'il faille bosser au moins dix minutes par jour sur ce genre de projet, si l'on ne veut pas perdre le fil ni laisser la vapeur sortir de la machine. Alors sur ces quinze jours, j'ai continué à me documenter et à alimenter (deux fois) un fichier de notes, mais je n'avais pas tapé une ligne sur le bouquin lui-même. Alors dans mon cas, où mon boulot de base (traductions et articles divers) me cale quand même un gros paquet d'heures par jour devant l'écran, il est difficile de réussir tous les jours à rester devant l'ordi et à se switcher la cervelle pour faire quelque chose de nettement plus dur alors qu'on s'est déjà bien fatigué les neurones. En temps normal, j'arrive à bosser sur mes romans (ou mes scénarios, quand je suis en prod sur un scénario) deux à trois fois par semaine,  sauf en été où là j'arrive à me caler dessus quotidiennement. Mais là, quinze jours le nez dans le guidon, sans que j'ouvre même le fichier pour ne serait-ce que réfléchir au truc. L'horreur.

Bon, là, c'est reparti, et les quinze jours qui viennent devraient normalement être consacrés de façon quasi exclusive à mon prochain bouquin (je dis quasi, parce que j'ai aussi dix pages de scénario que je voudrais terminer, et une nouvelle à finir) (des broutilles, quoi). Je vais pouvoir avancer à nouveau.

Du coup, rien que pour vos yeux, une scène commencée avant ce trou de deux semaines, mais passablement remaniée ce soir :


À peine avait-il fini sa phrase qu’il entendit comme un chuintement venu des buissons. En soldat habitué aux escarmouches et embuscades il bondit en arrière. Un dard lesté d’une sorte de poix ou de résine lui passa au raz du nez pour aller se planter dans un arbre.
« À terre ! »
Ses deux camarades plongèrent derrière le tronc abattu. Coup sur coup, ils entendirent passer deux autres dards qui leur étaient destinés. Les fléchettes se perdirent dans le sable, sur la grève. Aelius se retourna vers les autres, restés aux coracles et leur fit signe de se baisser à leur tour. Il ignorait quelle pouvait être la portée de cette arme inconnue. Risquant un œil, il distingua un barbare assez semblable à celui qu’ils avaient déjà aperçu, mais portant des marques blanches sur le front et le torse. L’homme à la peau cuivrée embouchait sa large tige de bois, comme les hérauts le font de leur trompette. Il souffla, et Aelius dut s’aplatir au sol pour échapper à un nouveau dard.

Un vrombissement sourd répondit au dard suivant. Braith avait sorti sa fronde, et une pierre ronde frappa un arbre avec bruit sec. Il y eut des remous dans les buissons. Tandis que Braith arrosait les ombres de ses pierres, les feuilles s’agitaient. Tout comme les intrus débarqués sur cette plages inconnues, les habitants du lieu se mettaient à couvert pour échapper aux projectiles. Aelius trouva cela rassurant, en un sens. Cela tendait à prouver qu’ils étaient humains, après tout.

dimanche 6 août 2017

Bon, on va arrêter avec les titres d'articles détournant ceux de Dune

Si vous traînez régulièrement vos bottes sur ces colonnes, vous devez avoir noté que la saga Dune (de Frank Herbert, méfiez-vous des imitations) tient une place éminente dans les étagères où se rangent mes obsessions. C'est un cycle de SF que je relis de temps à autres et sur lequel ma réflexion revient souvent.

Les récentes discussions, ici même ou en conférence, concernant le "schéma de Campbell" et son ubiquité perçue ne pouvaient que se télescoper avec cette obsessions. Et donc, quelques notes sur le voyage héroïque dans Dune.




Si l'on s'en tient au premier roman de la série, l'utilisation d'un schéma campbellien (ou en tout cas sa conformité au dit schéma) ne fait aucun doute. Paul Atreides, jeune homme content de voyager, se retrouve pris dans un réseau de jeux de pouvoirs et perd tout : sa famille, ses amis, son titre de duc, l'accès à l'univers extérieur. Le voilà forcé de repartir de zéro, dans un environnement qu'il ne connaît et dont il doit apprendre les règles sous peine de mort. Ce faisant, il va s'ouvrir à un destin plus grand et à sa vraie nature, et pourra reconquérir son univers.

Si vous faites un tableau des passages obligés chez Campbell, entre l'arrachement au contexte familier, la perte des mentors, la confrontation à l'ombre, la mort apparente… vous cochez à peu près toutes les cases (je l'ai déjà dit à plusieurs reprises, c'est une très mauvaise idée de faire des jeux à boire basés sur Campbell, le coma éthylique, encore une mort apparente, tiens, en est l'issue quasi obligatoire). Le fait que cela s'associe à une vengeance n'est qu'un à-côté : beaucoup de voyages à la Campbell présentent cet élément, qui n'en fait pourtant pas fondamentalement partie. Mais (j'en ai parlé il y a pas longtemps), la vengeance est un puissant motivateur initial, même si sur la longueur, il convient de ne pas s'y cantonner. Si Luke Skywalker, Conan (chez Milius), Harry Potter ou Simba veulent venger leurs parents, il arrive généralement un moment où, pour une raison ou une autre, cette vengeance passe au second plan, ou se vide de son sens.

Mais Dune, ce sont six tomes. Et le voyage de Paul Muad-Dib ne couvre que le premier d'entre eux. Ce qui fait de la saga un bon laboratoire pour réfléchir à ce qui se passe après. Car quand le héros a accompli son voyage, qu'est-ce qu'on fait ? C'est un problème que les auteurs de comics connaissent bien, par exemple : la structure en feuilleton complique l'usage de ce genre de schémas. On ne peut pas l'appliquer plusieurs fois de suite au même héros sans l'abîmer.

Ce que fait Herbert dans Le Messie de Dune, c'est de se pencher sur les conséquences du premier voyage. Grosso modo, la vie de famille cachée dans l'expression consacrée par les contes de fées "et ils furent heureux et eurent beaucoup d'enfants". Et ce n'est pas beau à voir. Les forces avec lesquelles a joué Paul (notamment le fanatisme religieux) ont pété à la figure de tout le monde. Il se trouve prisonnier des conséquences de ses actes (et pire encore, piégé par sa capacité à voir l'avenir). Son nouvel empire est devenu une théocratie sanglante. Et s'il le déplore, il ne peut rien faire pour le changer. Si le voyage du héros est une métaphore du passage à l'âge adulte, le Messie de Dune raconte toutes les vicissitudes de celui-ci, quand la vie vous présente la facture.

Vu que la vie est un cycle, le passage à l'âge adulte est suivi par un passage de relais. Ceux qui ont maintenant à conquérir leur maturité, ce sont Les Enfants de Dune, les jumeaux qu'a eu Paul de Chani. Le jeune Leto a bien compris les effets délétères du jihad de Paul. Mais pour les contrebalancer, il doit se lancer dans une quête plus ambitieuse encore. Paul était devenu un messie à l'issue de son initiation, Leto devra aller plus loin. Ce qu'il va perdre en route, c'est la plus large part de son humanité. Voilà pour l'aspect sacrificiel du voyage héroïque. Involontaire chez Paul, il est totalement assumé chez Leto. Du coup, cet aspect très odinique du voyage entrepris par Leto empêche la redite (qui est toujours le risque quand on reprend plusieurs fois un même schéma).



Une fois encore, le tome suivant s'occupe des conséquences. Dans L'Empereur Dieu de Dune, Leto est devenu un monstre, et le sacrifice ultime qu'il va concéder à son grand plan n'est plus cambpellien. Si Campbell nous encode le passage à l'âge adulte, le sacrifice de Leto est celui d'un être qui, d'une certaine façon a peur de se laisser gagner par la sénilité, et veut au passage conjurer la sénilité de toute la civilisation qui l'a vu naitre.

Herbert s'ingénie à casser les schémas, et celui que nous voyons apparaitre dans les quatre premiers tomes (une alternance d'ascensions et de chutes) se verra non pas contrarié, mais sérieusement amendé dans les deux tomes suivants, Les Hérétiques de Dune et La Maison des Mères. Si c'est la Bene Gesserit Darwi Odrade qui assure le lien entre les deux livres, la dispersion de l'intrigue fait d'elle avant tout une sorte de fil conducteur plus qu'un protagoniste.


D'une certaine manière, en montrant l'univers d'un dieu refusant de s'enfermer dans un futur, Herbert nous montre qu'il refuse de s'enfermer dans un schéma, que ce soit celui de Campbell ou le sien propre (quel dommage que ses continuateurs ne l'aient pas compris). Le métissage organisé par le Bene Gesserit avec les lignées Harkonnen et Atréides était quelque chose de trop calculé, le métissage général et la redistribution des cartes généré par l'invasion des Matriarches produit un chaos qui sera bénéfique, à terme, à la civilisation. D'un monde déterministe divisé en castes, Herbert fait graduellement un monde ouvert, infini, libéré des vieux schémas…

jeudi 3 août 2017

La résistible ascension d'Arturo Pendragon

J'ai chopé dernièrement un bouquin qui m'avait été conseillé… je ne sais plus par qui. j'avais dû relever la ref dans un article que j'ai lu, ou sur un podcast d'historiens, ou dans une bibliographie. Aucune importance. J'ai chopé le bouquin, Arthuriana par Thomas Green. C'est une compilation d'articles autour du Roi Arthur et surtout de la problématique des sources arthuriennes. Sujet qu'on a déjà évoqué au moins deux fois dans ces colonnes depuis le début de l'année. Là, c'est de l'historiographie. J'ai commencé à le lire hier, en prenant un train, et c'est une baffe. Mais une majeure. Modèle Guillaume de Nogaret, si vous situez un peu.

Bref. D'entrée de jeu, en moins de quarante page, le mec pose une pétition de principe redoutable : pour s'interroger sur l'Arthur historique, il ne faut pas partir des sources "historiques" (notamment l'Historia Brittonum) et remonter en arrière pour voir s'il y a des traces, mais prendre les sources les plus anciennes dans l'ordre chronologique. Son idée est d'éviter les biais de confirmation. (genre une source du 10ème siècle dit que la Bataille du Mont Badon a été gagnée par Arthur, une du 8ème qu'elle a été gagnée par Ambrosius, donc le vrai Arthur s'appelait Ambrosius, ce qui est une analyse rétroactive et assez fragile).

Sa conclusion : pendant les deux siècles qui ont suivi l'époque où aurait dû vivre Arthur, on dispose de sources,  mais qui sont toutes de nature légendaire. Elles évoquent un genre de super-héros qui, avec ses joyaux compagnons, bute des géants et des dragons. Puis, à partir du 9ème siècle apparaissent des mentions d'un Arthur combattant les Saxons. Le Arthur combattant des envahisseurs humains n'apparaît jamais avant.

La démonstration est imparable, et très solide sur le plan épistémique. (bon, ça fait pas mes affaires, vu que je suis en train d'écrire un roman arthurien cherchant à approcher d'un contexte historique précis)(ça n'a aucune importance, en fait, vu que je suis auteur de fiction et pas historien, je fais ce que je veux, mais ça me met dans une position intéressante), mais toujours, dans ces cas-là, j'essaie d'imagine le bonhomme qui la formule.

On sent que le type a bossé le sujet. Qu'il l'a creusé. L'amplitude temporelle des articles montre que d'une certaine façon, il y consacre sa vie, au roi Arthur. Donc qu'il y a dû y avoir une fascination de jeunesse pour cette figure. Mais ce que je lis entre les lignes, dans son texte, c'est cette espèce d'honnêteté intellectuelle, de se confronter aux faits dans ce qu'ils ont de plus nus, pour autant qu'on puisse extraire des faits de sources aussi fragiles que la littérature et les chroniques du haut moyen-âge. On aimerait tous que le Roi Arthur ait existé. Ou, s'il n'était pas roi mais dux bellorum, comme le décrivent les sources "historiques" les plus anciennes (mais postérieures d'au moins trois siècles aux faits dont elles sont censées parler), qu'il y ait un bonhomme sur lequel ont ait brodé la légende. Le type examine ses sources avec rigueur, et tombe sur cette conclusion là : Arthur était une créature légendaire comme Balder, Sigfried ou Cuchullain, et les notations "réalistes" ajoutées a postériori n'y changent rien.

Prouver l'inexistence de son sujet d'étude est en soi un résultat scientifique, et donc une forme de victoire de la part de celui qui arrive à cette conclusion. Mais une victoire qui laisse un goût un peu doux-amer, qui laisse un vide derrière elle, une forme d'insatisfaction fondamentale.

dimanche 30 juillet 2017

Boulangeries circassiennes

En fait, je crois avoir mis le doigt sur une espèce de dénominateur commun dans pas mal de trucs qui me gonflent. Les antivax, bien sûr, mais plus globalement une espèce d'état d'esprit sectaire qui se répand. Et si c'est si dur à déraciner, c'est qu'en fait, c'est basé sur un machin vraiment fondamental.

La clé du truc, c'est la notion de souillure ontologique. Et c'est un machin tellement basique, qui fait tellement parti de nos codes de représentations du monde, qu'on le le voit même plus.

De quoi est-ce qu'on cause ?

Tout simplement de la vieille distinction pur/impur. La viande impure qu'il ne faut pas manger. La jeune fille censée rester pure jusqu'au mariage. Le vêtement blanc (pour le mariage en question, par exemple, mais pas que). Le corps qui "est un temple qu'il convient de respecter". Les prescriptions rituelles diverses (changeante selon les religions) qui se parent d'une apparence hygiéniste, comme le rasage des prêtres égyptiens, le lavage des mains "jusqu'au coude" des Pharisiens, les manières de manger, de pisser ou de faire ses ablutions dans diverses religions.

De la même manière que les anciens délimitaient la ville et le pays à l'aide de rituels (c'est très bien documenté pour Rome, avec le sillon inviolable, par exemple), séparant l'ordre d'une société du chaos de l'extérieur, le rite et la prescription rituelle séparent le pur et l'impur, le licite et l'illicite dans quasiment toutes les religions connues. La forme la plus extrême est représentée par certains tabous (on met à mort ceux qui ont vu telle ou telle chose, soit qu'elle souille irrémédiablement celui qui la regarde, soit au contraire que le regard de l'homme souille l'espace sacré qu'elle délimite).

La forme forte de cette logique, dans nos sociétés sécularisées, est bien évidemment représentée par l'Islam, dont la visibilité réinjecte ces notions dans l'espace public et les rend à nouveau évidentes, mais elles ne lui sont pas spécifiques. Les prescriptions du Judaïsme sont de même nature et, quand elles sont appliquées de façon littérales, encore plus complexes. Et si elles s'expriment de façon plus symboliques dans le christianisme contemporain, le fait de se couvrir ou de se découvrir (selon le sexe) à l'église est du même ordre. Le baptême, d'ailleurs, est à l'origine une façon de se laver d'une souillure fondamentale, celle du péché originel.

Même si certaines prescriptions de ce genre peuvent avoir des raisons pratiques (il a beaucoup été écrit sur les raisons de la prohibition du porc, ou de la vache sacrée, et j'avais du causer ici même de l'intéressant cas du cheval dans le Nord de l'Europe, lié à une raison religieuse assez rigolote), et si la notion d'impureté renvoie de toute façon à des processus fondamentaux de la vie humaine (grosso modo, le fait que maman se fâche tout rouge si bébé mange son caca, et le fait qu'il apprenne très vite à ne plus le faire, de même que le gamin de trois ans apprends que "les baies rouges de la haie sur le chemin de l'école, faut même pas y toucher c'est poison"), l'articulation de ces distinction entre pur et impur, dès lors qu'elle est essentialisée, ne repose plus sur rien de rationnel. On est dans la transmission culturelle pure, avec un couvercle sacré pour verrouiller le tout. Dès lors que la pureté est un objectif fondamental, mais quasi impossible à atteindre, et que la souillure est partout, on vit dans un monde dont les codes ne sont pas si différents que ça de ceux de la paranoïa*.

Mais n'allons pas croire que nos sociétés modernes soient à l'abri de ça. La forme technologique et sécularisée, c'est par exemple la chasse au téton automatisée sur facebook. Pour "protéger la sensibilité", on va censurer Delacroix (et je ne parle même pas de Courbet, hein), mais il s'agit bien de protéger le regard d'une souillure perçue. C'est aussi le poil perçu comme "sale", et sa suppression sous prétexte d'hygiène (et les médecins pestent contre la mode de l'épilation intégrale de la foufoune, qui justement est un contresens sur le plan de l'hygiène, et on en revient directement à l'irrationalité de ce genre de représentations).

Ce qui est intéressant, c'est que la découverte des microbes a complètement changé les choses. En désignant un phénomène précis, mesurable, visible (avec un microscope), on a radicalement désessentialisé la notion de souillure. Alors pour beaucoup, symboliquement, ça ne change pas grand-chose. Il n'y a pas de différence fondamentale entre "c'est dégueulasse" et "c'est comme ça qu'on attrape des microbes". Dans l'usage courant, c'est quasiment interchangeable. Mais le "corps étranger qui souille", il est devenu rationnel. Et ça change tout. Oh, pas totalement rationnel, il suffit de voir les gens qui souffrent de microphobie (c'était le cas d'Howard Hughes, sur la fin), nonobstant le fait que des tas de microbes sont inoffensifs, d'autres sont même utiles, et que les vrais pathogènes ne représentent, dans le tas, qu'une infime minorité. On sait aussi que vouloir se débarrasser radicalement des microbes peut conduire à des effets de sélection darwinienne redoutables (ce qui nous rapproche des paradoxes irrationnels évoqués plus haut).

Si la "souillure" devient affaire de petites bébêtes et que la maladie est un problème d'hygiène de vie et non plus de punition divine, ça bouleverse radicalement le paysage. La non rationalité (attention, là je n'emploie pas le terme dans un sens péjoratif) des autres distinctions pur/impur apparaît. Elles sont mises en lumière comme des constructions sociales. La première solution (en dehors de leur rejet pur et simple, et donc d'une sécularisation totale) peut consister à les accepter comme relevant d'un autre ordre. Il y a l'hygiène du corps d'un côté, et celle de l'âme de l'autre. C'est un peu le même principe que la distinction que le pape proposait à Stephen Hawking : "après le Big Bang, c'est pour vous, mais l'avant, vous nous ne laissez" (je paraphrase).

Le problème, c'est que cette gymnastique, cette double modalité, n'est pas du goût de tout le monde. Alors, au-delà de la position médiane que j'évoquais, il y a bien sûr tout un spectre. Mais dans les versions les plus extrêmes, cela revient à un rejet général de tout ce qui renvoie au "matérialisme". Et là, l'essentialisme on est en plein dedans. Le jugement de valeur est la seule modalité de rapport à l'extérieur. Et l'on peut voir dans certains cas extrêmes refleurir des théories selon lesquelles les microbes n'ont rien à voir avec la maladie. Sans revenir dessus, c'est le sens de formules du genre "l'homéopathie soigne un malade, pas une maladie" (ce qui est assez logique, puisque les bases conceptuelles de l'homéopathie datent d'avant la mise en évidence du rôle pathogène des microbes). Dans un tel contexte, il n'est guère étonnant de voir la vaccination cristalliser tous les fantasmes. Le registre de vocabulaire utilisé, la "soupe purulente", par exemple, indique bien que ce qui est en jeu, c'est cette notion de s'injecter ce qui est vécu comme une souillure. Et si la souillure est vue non pas comme quelque chose de transitoire, mais quelque chose d'essentiel, de contraire à l'ordre divin, vous voyez d'ici le tableau. Une vidéo récente (mise en ligne par une affabulatrice notoire, dont les fantasmes dégueulasses ont failli briser des carrières d'enseignants) délirait copieusement sur des histoires de cellules de singe et de porc.

Attention, je ne dis pas que tous les antivax soient de cette pâte, au service d'un réarmement des calotins de toutes obédiences. Il y a, dans le tas, des gens normaux que l'agitation a conduit à s'inquiéter. Et les marchands de peur vous le dirons tous : la peur est mauvaise conseillère, elle conduit à des réactions irrationnelles, viscérales. C'est la vieille histoire des gens qui ont plus peur de se baigner dans la mer à cause des requins que de traverser la rue (or, les accidents de la route tuent en une journée, rien qu'en France, autant de gens que les requins dans le monde entier en un an). Ce sont les mesures antiterroristes qui conduisent à créer des mouvement de foules compactes, et donc vulnérables, aux points de contrôle là où la circulation était auparavant à peu près fluide. Et ainsi de suite, je ne vous fais pas un dessin. Paradoxes de l'irrationalité.

Nous vivons à l'ère des marchands de peur. Et la peur, outre le fait qu'elle n'empêche pas le danger, peut même le produire. C'est précisément ce qui se passe avec ces histoires de paniques entretenues autour des vaccins (il faudrait rappeler à tous ces braves gens que la mise en danger de la vie d'autrui est un délit grave), et ce qui se profile derrière a un côté inquiétant : un délitement du discours rationnel, pour le remplacer à nouveau par des dogmes poussiéreux instrumentalisé par des gourous, marchands d'indulgences et de bagues magiques et autres directeurs de conscience. Le vrai problème est là, même pas dans les vaccins ou les histoires de terre plate (oui, les platistes les plus hardcore laissent transparaître leurs préoccupations religieuses) et de dinosaures qui étaient plus petits parce que la terre a gonflé entre temps ou de Peste de Justinien qui était en fait la même que la Peste Noire de 1347 (je vous jure, quand on va y voir, y a des théories hallucinantes). (et tous ces gens se sentent salis quand on leur balance des contre-arguments solides. ils n'iront pas se salir en allant essayer de comprendre les raisonnements à la base des choses)

Par certains côté, c'est quand même une version particulièrement perverse du pain et des jeux, tout ça. De fausses polémiques sur lesquelles pas mal de gens gaspillent une énergie et un temps de cerveau considérables. Au lieu de s'occuper de vrais problèmes.





*Et c'est précisément ce qu'on retrouve dans les milieux sectaires, ou toute "influence extérieure" est vécue comme une souillure, on l'a encore vu tout dernièrement avec ces enquêtes sur les écoles privées hors contrat des intégristes catholiques.

samedi 29 juillet 2017

Torpeur estivale

Je profite de l'été et que j'ai mis mes enfants à la benne au train pour les envoyer en vacances pour avancer sur le boulot et surtout pour faire quelques menus travaux. Genre un carrelage commencé en janvier et jamais terminé, préparer l'interview d'un pote pour le magazine qui m'achète régulièrement des piges, avancer cette trad d'adaptation de jeu vidéo…

Et j'ai quand même, malgré toute cette activité, l'impression de m'enfoncer dans un genre de torpeur estivale. je ne sors quasi plus de chez moi. Si, l'autre jour pour m'assurer qu'ils étaient bien dans le train, puis pour un rendez-vous boulot (je vous en reparlerai bientôt en détail, mais me voici "consultant en Batman" pour le studio Monolith qui produit des jeux de figurines franchement sympas). Et puis avant-hier pour rendre quelques bouquins à la bibliothèque, discuter de deux trois événements à venir avec eux, puis faire quelques courses. Qui m'ont permis, chez le bouquiniste où je ne vais que rarement parce qu'il est à l'autre bout de la ville, de me choper à vil prix un manga sur Zatoïchi, un Jeury que j'avais pas et l'édition anglaise abrégée par l'auteur (abrégée, c'te blague, le paveton fait quand même 900 pages en corps 6) (bon, la VF fait 4x800 pages, pour situer) du Rameau d'Or de Frazer, classique de la mythologie comparée qui, s'il a vieilli sous pas mal d'aspects, demeure quand même une mine dans son genre. J'avais mis le nez dedans à plusieurs reprises, mais voilà qui me permettra d'approfondir tout ça.

Mettre le nez dehors seulement deux fois dans la semaine, c'est signe quand même que je ne marne pas grand-chose. Mon carrelage, je le fais à petites fois (y a plein d'angles à la con, faut que je démonte les chiottes, et je m'énerve facilement sur ces trucs là), la traduction seulement le matin pour pas criser non plus, et je me réserve des plages détente : ne serait-ce que, après le repas, regarder l'épisode de la semaine de GoT et celui de Preacher, et sur les pauses post prandiales qui restent, lire un peu, mettre de l'ordre dans mes piles de bouquins OH PUTAIN Y EN A ENCORE UNE QUI VA SE CASSER LA GUEULE je reviens tout de suite…

Et avec tout ça, je pourrais aussi aller me balader sur les quais. Mais non. Peut-être que c'est à cause de ce temps de Toussaint, mais je reste claquemuré comme rarement…

lundi 24 juillet 2017

Double jeu

Tous les quelques temps, je me retrouve à devoir traduire une BD tirée d'un jeu vidéo. Comme je ne suis pas très gamer (et que quand je joue, ce n'est pas forcément à des jeux susceptibles d'être adaptés en BD, vous imaginez une BD de Civ6* ou de Tropico, vous ?), l'expérience est souvent compliquée. Je dois apprendre un vocabulaire propre au produit qui est adapté sur le papier. Et encore faut-il parfois que je sache qu'il s'agit d'un jeu ! Je me souviens quand on m'a donné Gears of War à traduire, ce n'est qu'au bout d'une vingtaine de pages que j'ai eu un doute, que j'ai été voir sur internet, et que j'ai découvert qu'il s'agissait d'une grosse licence émergente. Accessoirement, tout le vocabulaire de SF que j'avais commencé à adapter, j'ai pu me le foutre là où je pense, puisque j'ai trouvé les forums des joueurs et qu'il a fallu que je colle aux tournures qu'ils utilisaient.

Bon, quand on m'a filé Resident Evil, ça je connaissais. Je n'y avais jamais joué (et je ne crois pas avoir tenu plus de dix minutes devant un des films), mais je voyais de quoi il s'agissait. J'ai eu vite fait de me mettre dans le bain. (tiens, ça fait partie de ces albums que l'éditeur ne m'a jamais envoyé derrière)

Un truc intéressant que je constate en traduisant ce genre de matos (un des avantages : quand on a réussi à se mettre dans le bain, c'est le genre de truc qui va souvent assez vite. Gears of War, je pouvais me faire 50 pages dans la journée sans coup férir. Pour situer, quand j'arrivais à faire plus de 10 ou 12 pages par jour du Swamp Thing de Moore, j'avais l'impression d'avoir bien mérité de la patrie), c'est qu'il y a deux sortes de comics adaptés d'un jeu vidéo.

Typiquement, les préquelles, suites ou développements de personnages. Là, on est face à une BD qui utilise le jeu comme réservoir de concepts et raconte une histoire dans le même univers. Le boulot est généralement confié à des auteurs pas forcément chevronnés, mais qui ont la pratique des codes narratifs spécifiques de la BD. Le résultat, c'est de la BD, pas forcément hyper inventive, mais qui se lit comme telle, avec un scénar raisonnablement bordé creusant un univers et des situations. C'est le même principe que tous ces comics Star Wars qui s'intercalent entre les épisodes des films.

La situation est différente quand la BD adapte le jeu lui-même. C'est un cas que j'ai eu récemment. La BD adapte très fidèlement l'épisode le plus connu d'une série de jeux d'infiltration. Et du coup, on se heurte à plusieurs problèmes :

Malgré un dessinateur très séduisant, très graphique, ça ne s'adressera qu'aux fans. Les enjeux du truc ne sont clairs que quand on connaît bien le matériau de base.

Plus gênant, les structures de récit d'un jeu vidéo ne sont pas du tout les mêmes que celles d'une BD (ou d'un roman ou d'un film) et les exigences ne sont pas les mêmes non plus. On sait bien que les pièges dans un Indiana Jones n'ont pas beaucoup de sens, mais un jeu d'action doit maintenir la sensation de danger quasi non stop, et donc empiler des péripéties ou gérer sa topographie d'une façon qui n'est pas dictée par la logique, mais par le rythme des défis lancés au joueur et par sa courbe d'apprentissage. D'où des éléments de tutoriel, des boss intermédiaires, des objets à récupérer et des obstacles absurdes qui se retrouvent dans la BD, quand un scénario conçu directement pour elle, s'il emploierait des éléments similaires, les mettrait en jeu autrement, plus discrètement. Tous ces éléments passent tout à fait dans le jeu, beaucoup moins dans la BD.

En creux, ça pose une fois encore la question de la notion d'adaptation d'un format et d'un média à un autre. Qu'est-ce qui fait partie des codes intrinsèques d'une forme (le jeu d'action à la première personne) et qu'est-ce qui semble emprunté et forcé dès que c'est porté sur le papier ou à l'écran ?

Le chef qui dit au héros de ramasser les munitions qu'il trouve ou le prisonnier qui lui file une carte d'accès au niveau suivant (carte que ses geôliers auraient dû lui prendre), ce sont les versions modernes du collant de feu Adam West. Rien n'est particulièrement ridicule dans son contexte, mais ça peut le devenir quand on le transplante ailleurs.








*Notez, ma dernière partie de Civ6 aurait fait un bon scénar. Après un développement efficace de ma civilisation (profitant opportunément de quelques guerres saintes ou d'agression lancées par mes voisins pour étendre mon territoire à leurs dépends) je me suis retrouvé dans une situation à la Bachar, à être fâché avec le monde entier, et à devoir mater des révoltes non stop. Ce qui est rigolo, c'est que j'ai quand même gagné la partie, sur des critères culturels (j'avais pillé les voisins, mes musées étaient donc bien remplis).

mercredi 19 juillet 2017

Théorie des genres

Je viens de lire Royaume de Vent et de Colères, un roman de Jean-Laurent del Socorro publié chez Actu-SF. Je ne vais pas m'étendre dessus, mon but n'étant pas d'en livrer ici une critique qualitative détaillée. Je me bornerai à dire que c'est très bien, d'autant que c'est un premier roman, et que ça préjuge d'excellentes choses pour la suite. Faut que j'aille voir son Boudicca, tiens, sorti dernièrement.

Ce qui me pousse à en parler, là, c'est quelque chose de bien plus général. Ce roman se retrouve le cul entre deux chaises. Ou plus précisément, entre deux genres.

On reconnait souvent la littérature dite "de genre" à la façon dont elle est souvent critiquée avant tout dans son rapport à son genre, et aux codes de ce genre. Un roman policier du style "whoddunnit" sera jugé en priorité sur sa capacité à poser un mystère intéressant, et une résolution de ce mystère qui fasse sens. Un roman noir, sur son ambiance. Un roman de SF, sur sa capacité à développer un univers cohérent qui, pour reprendre l'expression de Philip K. Dick, ne s'écroule pas deux jours plus tard (pour peu que le sujet ne soit pas l'effondrement de cet univers, bien sûr). Et ainsi de suite.

Or, il devient toujours plus difficile de porter ce genre de jugements quand une œuvre se situe sur la frontière entre deux genres, d'autant que la localisation de ces frontières fait rarement consensus. Royaume se situe pile à la césure entre roman historique et fantasy. Du roman historique, il a un cadre spatio-temporel bien délimité et réel, celui de la fin des guerres de religion et de l'arrivée au pouvoir d'Henry IV, vu de Marseille qui résista longtemps au roi huguenot. De la fantasy, il a un système de magie, une guilde des assassins (la Guilde des Savonniers) et un personnage de femme capitaine de mercenaires.

Du coup, comment "juger" un tel bouquin ? Il prend trop de libertés avec l'histoire (et pourtant il est très précis sur certains points) pour être recevable comme roman historique (ou sinon, il est admissible comme roman de capes et d'épées, jurisprudence Dumas oblige). Comme roman de fantasy, il n'est guère exotique et les éléments fantastiques sont très discrets. La critique "genrée" ne lui rendrait pas justice (je le répète, le bouquin est vachement bien).

Si l'on devait évoquer ce bouquin sans caler la critique sur des problématiques de genre, ça pourrait donner ça : "Une écriture efficace, sans gras, concise, qui fait que cela se lit tout seul. Des personnages qui dévoilent assez vite leur profondeur. Une construction qui sait ménager ses menus surprise et permet de développer ces profondeurs." En tant que roman tout court, il se lit vite, avec plaisir, et on en garde l'impression de quelque chose d'intelligent et bien construit. Ce qui, à l'arrivée, ne nous dit pas grand-chose.

Mais ce qui le rend tout à fait intéressant (à mes yeux, en tout cas, mais comme dirait l'autre, mon avis est l'avis de référence quand il s'agit de savoir ce que je pense), c'est justement la juxtaposition des deux genres. Plutôt que de créer un royaume imaginaire, l'auteur reprend un point historique raisonnablement connu avec des enjeux qui se passent quasiment d'explication. Tout le monde connaît la conversion d'Henry IV, la Saint Barthélémy, et les compagnies de lansquenets, même si le terme n'est pas forcément resté dans le langage courant, renvoient à des images familières de soudards mercenaires armés de piques et d'espadons. Ce que le lecteur connaît généralement moins, c'est l'histoire de la république de Marseille. Et c'est donc là-dessus que l'auteur concentre ses efforts de contextualisation, entremêlant habilement faits historiques et fiction, comme il est de règle dans ce genre d'exercice (écriture mise à part, celle de Socorro est plus concise et moins fleurie, il y a quelque chose d'Alatriste, là-dedans, mais aussi un je ne sais quoi de Gagner la Guerre).

La partie fantasy tient essentiellement à la présence de la Guilde (et là, on  est très précisément dans un code de genre) et surtout aux "artbonniers",  une caste maniant un pouvoir alchimique qu'on aimerait voir plus développé (mais l'auteur joue assez habilement de la frustration du lecteur à ce niveau) et qui pourrait facilement* faire l'objet d'un roman à elle-seule.

Tout ceci me rappelle, d'une certaine manière, Chien du Heaume, de Justine Niogret (ça me fait penser que Mordre le Bouclier est sur ma pile des à lire, et que j'en profite pour dire tout le bien que je pense de Mordred, roman pas facile, subtil, qui se mérite, mais qui est très fort). C'est également un roman à cheval sur les deux genres, mais pas au même endroit. Le moyen-âge du roman est générique, les lieux et dates n'y sont pas précisés. Il y a un côté environnement de conte de fées. L'élément fantasy est lui aussi d'une grande discrétion, et ambigu de surcroît. Comme roman historique, il est encore plus irrecevable que le Del Soccoro. Comme roman de fantasy, encore plus borderline.

Alors, si vous me connaissez un peu, vous savez que ces démarches m'intéressent, et que plein de trucs que j'ai faits se situent eux aussi à cheval sur plusieurs genres, à commencer par Crusades et Eschatôn, qui emploient des codes fantasy pour développer des univers de SF. Surcodifié, le genre peut devenir une espèce de carcan : Philip K. Dick l'a vécu comme ça pendant un temps, cherchant à écrire des romans de litt-gen' qui étaient refusés l'un après l'autre et qui n'ont été publiés, à ma connaissance, qu'après sa mort. Puis il a pris le problème dans l'autre sens, et a dynamité les limites du genre avec la Trilogie Divine. Et je pense que transcender les limites arbitraires des genres, c'est faire œuvre émancipatrice**.

Il ne s'agit pas de réfuter les étiquette de genre. C'est ce que font les auteurs de "littérature blanche" qui se commettent par exemple dans la SF, et parlent hypocritement de "fable philosophique" ou d'anticipation, ou les critiques qui, dès qu'un œuvre d'imaginaire a un réel impact, considèrent qu'elle perd son genre (1984 vient immédiatement à l'esprit). Non, il s'agit de les considérer pour ce qu'elles sont : des étiquettes, un système de classement commode à l'usage des libraires, servant à aiguiller rapidement le lecteur vers ce qu'il cherche en termes de sensations.

Dans un ordre d'idées assez parallèle, les éditeurs d'imaginaires ont lancé un mouvement pour que leurs romans soient lus et critiqués pour ce qu'il sont, et pas en fonction de leur genre, et qu'ils aient accès aux grands prix littéraires (arguant que le premier Goncourt était un roman de SF). Si je soutiens la démarche par principe, et que si jamais des auteurs que j'apprécie avaient un jour le Goncourt ou le Fémina, j'applaudirai (tout comme je félicite ceux que je connais quand ils obtiennent un prix dans notre petite chapelle de l'imaginaire), je dois reconnaître que je m'en fiche un peu. La grand-messe des prix littéraires m'ennuie à crever, presque autant que les podiums olympiques avec commentateur sportif en bande-son au ratio signal/bruit dégueulasse. La dernière fois que j'ai commenté ça, ça devait être pour le Goncourt de Houellebecq. Houellebecq qui s'était d'ailleurs pris dans la tête ce genre de "mépris de classe" quand il avait ouvertement employé des éléments d'anticipation dans l'un de ses bouquins. Ce qui montre que la démarche a sa pertinence et son intérêt. Mais je ne me sens pas top concerné, en fait (c'est sans doute très con de ma part, hein), j'aime bien le confort de notre petit ghetto qui fait mécaniquement de nous des espèces de rebelles, alors qu'en fait, on est juste conceptuellement incapables de donner dans la littérature blanche nombriliste (et misérabiliste-bourgeois) de merde.



* quand je dis "facilement", je trolle, bien entendu. Je suis payé pour savoir que ces choses n'ont jamais rien de facile et se payent de sueur, de larmes et de moments de découragement intense.

** et là, la comparaison avec l'expression "gender fluid" s'impose, même si elle doit montrer assez vite ses limites, je pense : les problématiques de "genre" qu'elle recouvre sont d'une autre importance, touchant à l'identité sociale et à l'image de soi (donc à l'identité tout court) des individus. En comparaison, nos problèmes de noircisseurs de papier sont insignifiants.

lundi 17 juillet 2017

Image of the bits

Je viens de m'apercevoir avec horreur qu'un changement des conditions d'utilisation de Photobucket, service dans lequel j'hébergeais des tas d'images depuis des lustres, a effacé plein d'illustrations de ce blog. Je vais réparer ça au fur et à mesure que je vais tomber dessus, mais comme y en a des centaines, des images concernées, ça risque d'être long. Si vous tombez sur un article ravagé de la sorte, n'hésitez pas à le signaler en commentaire !

vendredi 14 juillet 2017

Le Camelot du roi

J'avais causé ici même (et le texte avait été repris dans Geek le Mag sous une forme largement remaniée, augmentée et nettement améliorée) de ce qu'il fallait attendre, ou pas, du film de Guy Ritchie consacré au roi Arthur. Il est peut-être temps que je fasse le point et sous vos yeux ébahis, voire sous un tonnerre d'applaudissements si jamais vous êtes particulièrement bon public, de ce que j'ai pensé du film lui-même. Et quel meilleur jour pour ça que le 14 juillet, vu qu'il est question de succession royale légitime ?

Donc, King Arthur, Legend of the Sword.

C'est peu de dire que le film a déclenché des réactions épidermiques. De fait, si on le compare, par exemple, à l'Excalibur de John Boorman (un de mes films préférés de tous les temps, soit dit en passant), force est de constater qu'on est face à un bestiau d'un tout autre genre. Oubliés, les rapports complexes entre chevaliers de la table ronde, oubliée la charge hiératique et symbolique. Et à la place, on a une lutte à mort entre un usurpateur et un héritier légitime au trône. Oh, les symboles ne sont pas absents de cette version, mais leur articulation est moins subtile.

Il faut dire que "subtil" n'est de toute façon pas le mot qu'on accole généralement au cinéma de Guy Ritchie, qui fonctionne un peu comme un pendant clipesque de celui de Tarantino. Une autre comparaison qui vient par moment à l'esprit, en écoutant ces héros arthuriens qui parlent comme des charretiers, c'est le Kaamelott d'Alexandre Astier. Sauf qu'on ne les voit jamais, les ogres et koboldes, dans Kaamelott.

De fait, il y a également un côté Seigneur des Anneaux très appuyé, là-dedans. Et arrivé là, on touche à ce qui m'a le plus chiffonné dans cette version. L'esthétique clippesque, faite de cut-ups, de flash-backs et de flash-forwards donne un aspect patchwork à l'ensemble. Rien de rédhibitoire, ceci dit : le nom du réalisateur étant ce qu'il est, je savais à quoi m'attendre de ce point de vue.

Mais ce qui me frappe le plus, à la vision du film, c'est que tout ce que je disais tient. Ritchie ajoute sa pierre à l'édifice. Et il en donne son interprétation en y mettant clairement sa patte. Ce film est clairement de lui, on ne peut pas s'y tromper une seconde. Et c'est comme ça qu'il faut le prendre, je crois. Comme un film de Guy Ritchie qui s'amuse à projeter ses fixettes et ses codes narratifs sur un fond archétypal, de la même façon qu'il pourrait faire un Robin des Bois avec un résultat similaire, et pas comme une vision définitive d'Arthur ou de Perceval. Et pris comme ça, pour ce qu'il est, le film est curieusement plaisant. Oh, il abonde de raccourcis gênants : la forteresse est en aval de Londinium, mais la barque à à la dérive arrive néanmoins à la capitale. Certains points auraient gagnés à être éclaircis. Vortigern, visiblement possédé par Mordred, conserve néanmoins clairement une large part de son identité, sinon ses sacrifices n'auraient pas de valeur. Et quels sont les rapports qu'entretiennent les diverses puissances de la nature, si la Dame du Lac est aquatique, mais les démons poulpes aussi ? Et quid de Merlin, qui est là sans y être ? On a l'impression qu'il manque des bouts.

Mais on est loin du ratage annoncé. Film au scénario pas tout à fait bordé ? C'est clair. Film qui cherche à en faire trop sur le plan visuel, et se noie dans des effets numériques pas toujours utiles ? Oui, à l'évidence. Mais il n'est pas illégitime dans sa démarche, je le maintiens. Il se laisse regarder, il ne laissera probablement pas de grosses traces dans l'histoire du cinéma, mais franchement, j'ai pas passé un mauvais moment.

mercredi 12 juillet 2017

Choc des visions

Je reviens rapido sur les cuistres qui, dès qu'on sort un argument à peu près rationnel à propos d'un des sujets qui fâchent de nos jours (au hasard, la vaccination, tout ce qui touche de près ou de loin à la NASA, le réchauffement climatique, etc.), hurlent à la collusion, au scientisme (scientiste est devenu une insulte, comme intello, ça en dit long sur le niveau global), etc. Voire mettent en doute vos facultés intellectuelles. En mettant en avant des arguments d'une bêtise achevée, taillés en pièces depuis parfois des décennies.

Sur la collusion, c'est intéressant, parce que dans ce groupe d'énervés, vous avez d'un côté des religieux assumés (en vrac, des Manif pour Tous qui annoncent que la Colère de Dieu s'abattra sur la Fraaaance dans un grand krakapoum wagnérien, des universitaires turcs qui reprennent les arguments d'évangéliques américains pour démontrer que l'évolution est un complot contre la foi, et que Pokemon est un complot pour faire accepter l'évolution*, des rabbins qui voient dans Internet un moyen de pervertir les valeurs en masse, etc.) (c'est dommage que la notion d'allié "objectif" soit tellement marquée comme communiste, parce qu'on est tentée de l'appliquer à tous ces religieux qui affectent de se détester, mais mènent les mêmes combats), et aussi des gens en apparence laïcs (des écolos, par exemple, ou des identitaires) mais qui développent eux aussi un discours calé sur un absolu (que ce soit "la Nature", "la Nation", "le Bon Sens"). La "collusion" avec la vieille hydre bondieusarde (sous sa forme tradi ou sous ses formes plus récentes, mais qui se prétendent remonter à la tradition ancestrale des premiers compagnons, apôtres et autres disciples canal historique), elle est patente.

Il s'agit, en fait, du vrai gros clivage de vision du monde de notre temps. Conséquence à la fois de la paresse intellectuelle et de l'incapacité des gens à identifier correctement leurs dissonances cognitives, il oppose tout ce qui ressemble de près ou de loin à de l'analyse rationnelle à des visions de plus en plus schématiques et simplifiées du réel, fondées sur une malveillance perçue (les Francs-Macs/scientistes/spécialistes/Communistes/athées veulent notre peau parce qu'ils sont jaloux de notre Vérité et complotent en conséquence) qui permet de camper sur sa propre malveillance bien réelle. On se retrouve, cent ans après la Grande Guerre, à assister à des combats de position, des échanges de tirs entre tranchées sur des terrains devenus tellement boueux et impraticables, embrumés de gaz moutarde, que toute notion de victoire perd son sens : les preuves concrètes sont rejetées d'emblée sous prétexte de "faits troublants", perceptions au doigt mouillé et refus de se pencher sur les vrais processus de peur de se souiller l'âme.

Le résultat ressemble un peu à ce que décrit Philip K. Dick dans son roman L'Oeil dans le Ciel. Il nous entraîne sur quelques pages dans l'univers mental d'un personnage de cette sorte, qui ne lit le monde qui l'entoure qu'à l'aune des interventions et miracles divins. Pour lui, les choses ne procédant que de la volonté divine, la technologie elle-même devient quelque chose de fondamentalement magique, et le distributeur automatique de friandises fonctionne sur le même principe que la multiplication des pains. On passe aussi dans l'univers subjectif de paranoïaques qui perçoivent la malveillance des choses qui les entourent, et ainsi de suite.

Le fait demeure : tous ces gens utilisent à plein toutes sortes de produits d'une science qu'ils récusent : internet, le téléphone portable, l'ordinateur, la bagnole, l'avion, le GPS, des appareils basés sur les lasers ou les micro-ondes, sans jamais se poser la question de comment cela marche réellement, tout ça. "Si ça marche en appuyant sur un bouton, ça ne peux pas être aussi compliqué que ces âneries de théories quantiques dont vous nous affirmez sans preuve qu'elle est à la base du microprocesseur, du laser ou même de la croissance des plantes**", sous entendu "un dieu dont la préoccupation principale est ce que vous mangez ou dans quoi ou qui vous trempez votre biscuit a bien autre chose à faire qu'à inventer ces trucs délirants que l'on ne peut écrire qu'avec des symboles absolument louches". Et la dialectique est, curieusement (ou pas) exactement la même que chez les poseurs de bombes.

D'ailleurs, la carte Joker de ces gens-là, c'est d'étiqueter "satanique" tout ce qu'ils ne comprennent pas (je viens de tomber sur une vidéo intitulée "nouvel ordre mondial luciférien : vaccins, l'extermination a commencé") en se fiant à des signes de plus en plus basiques (depuis quelques années, le triangle. ça c'est une trouvaille géniale, vu que des tas de structures sont fondées sur cette forme simple)(vous vous demandiez pourquoi De Lesquen voulait raser la Tour Eiffel ? maintenant, vous savez)(le triangle, via la pyramide, est l'aboutissement d'une diabolisation générale de tout ce qui a un air vaguement égyptien). La reductio ad diabolum, c'est génial, ça permet de déshumaniser l'ennemi en plaquant dessus toutes sortes de fantasmes visqueux qui nous renseignent d'ailleurs d'une façon assez dérangeante sur ce qui bouillonne dans la tête de ceux qui les profèrent.

Ça permet également aux protestants hardcore (et aux cathos sédévacantistes qui haïssent les protestants) de brocarder Rome, aux islamistes de déclarer la guerre sainte et à l'église de Satan, en perte de vitesse depuis des années, de retrouver un peu de lustre (parce que oui, désigner un ennemi, c'est lui donner une importance qu'il n'a pas toujours au départ). Distribuer ce genre de mauvais point permet également de bien se confire dans sa paresse intellectuelle : Bach était protestant ? on n'écoute plus Bach. Mozart était franc-mac ? Son Requiem devient suspect. Et je ne parle pas de la littérature, sur laquelle le tri est tout aussi vite fait entre les orduriers, les communistes, les débauchés. Lire ou écouter des auteurs de ce genre, c'est s'exposer à une contamination. C'est marrant, c'est presque le même registre qui est employé pour parler des vaccins.

Tout cela, c'est un univers basé sur la peur généralisée, qu'on contre par un entre-soi de plus en plus réducteur, une logique de petit village gaulois (ah non, on me souffle que Goscinny était juif, donc forcément insidieux), de cellule paranoïde (comme chez les communistes de l'âge héroïque), bref, de secte. Alors bien sûr, il n'y a pas que les religieux qui adoptent ces logiques d'exclusion d'emblée de la parole adverse. Mettez dans une même pièce un Insoumis, un Macroniste et un UPR (tiens, Asselineau a dit deux ou trois énormes bêtises sur les vaccins, l'autre jour et là il a loupé une belle occasion de ne pas s'en mêler)(mais je pense qu'il était acculé et que malgré ses précautions oratoires, il sait chez qui se recrutent ses quelques militants) et vous verrez le résultat. Ajoutez-y un écolo des courants les plus groupusculaires (tenez, Michèle Rivasi en est un à elle toute seule), agitez le truc, et vous aurez quatre djihads croisés pour le même prix.

C'est marrant qu'en une époque où certains s'acharnent à se dédiaboliser, la diabolisation de tout ce qui est perçu comme le camp adverse est devenue (redevenue, en fait) le seul moyen de souder les troupes. Mais très souvent, dans une secte, on a à la tête du truc des gens qui mettent ces grandes théories dans leur vitrine pour attraper le gogo, mais qui ne sont pas dupes de leur propre discours (un exemple récent, Nigel Farage qui pensait se faire une rente à vie en agitant le Brexit à chaque élection, et qui s'est chié dessus quand les gens l'ont suivi en masse).

Tout comme pour l'histoire du réchauffement et des théories anti-NASA, où l'ont sent bien le cynisme des pétroliers qui agitent ce genre d'eaux, on se doute bien que les plus efficaces propagateurs de tout ce fumier cherchent avant tout à avancer des pions idéologiques ou à anéantir l'opposition.

Mais la vraie cause profonde du succès de ces fadaises est comme de juste une combinaison de facteurs. J'en vois quelques uns, à la volée :

- l'obsession de la communication qui, en privilégiant le sensationnalisme et le glamour, a transformé pas mal de termes scientifiques en buzzwords pour l'industrie de la diététique (qui a besoin d'une caution scientifique apparente, même pour vendre des trucs nocifs) et des cosmétiques (qui a besoin régulièrement d'une nouvelle technologie dont on pourra faire croire qu'elle fera mieux que l'ancienne) voire de l'industrie pharmaceutique elle-même quand elle veut conquérir des marchés (et contrairement à ce que semblent croire les anti-vaccins, c'est très souvent que l'état et les agences de santé publique obligent l'industrie à retirer des médicaments un peu trop vite mis sur le marché, et dont les effets indésirables sont plus importants que prévu, dans des domaines, comme les anticholestérolémiants et anti-hypertenseurs, qui garantissent un revenu beaucoup plus régulier que les vaccins, pour des frais de fabrication bien inférieurs). Toute cette communication présentée comme "sérieuse" ne fait, in fine, que brouiller les cartes et saper le vocabulaire qu'elle détourne.

- la multiplication de croisades absurdes, étayées par des justifications douteuses mais enrobées dans un emballage pseudo scientifique à base de lecture biaisée de statistiques, de raisonnement de grand-mère parés d'une apparence de "bon sens" et qui ne reposent sur rien de concret (la science progresse généralement en testant les limites du "bon sens" pour dégager des principes qui s'avèrent contre-intuitifs) (c'est ça que je veux dire, quand je parle de paresse intellectuelle : la vraie connaissance se mérite). Les attaques contre le gluten, les produits laitiers, la cuisson, etc. sont un moyen de vendre des manuels de régimes soi-disants rationnels et de se tailler à peu de frais une aura d'expert. (je mets de côté les problématiques liées à l'alimentation carnée, nettement plus complexes)

- la dégradation de l'enseignement des sciences, qui maintenant que les gamins ont été formatés à les rejeter avant même d'entrer en classe, a peut-être atteint un niveau irréversible. Devenus outil de sélection, les maths jargonnantes de l'école (dont même les profs de lycée des mes mômes reconnaissent qu'elles n'ont pas grand-chose à voir avec la nature des maths) se résument à un bachotage quand, combinées à la philo, l'enseignement de la logique qu'elles permettent pourrait devenir un outil d'émancipation de l'esprit très puissant. Dans les sciences elles-mêmes, les efforts de transversalité, quoique réels, sont sans doute insuffisant. Les profs sont démotivés, et programmes et manuels sont conçus d'une manière qui les enferme plus qu'autre chose. L'absence de culture scientifique digne de ce nom chez la plupart de nos gouvernants, et la confusion savamment entretenue entre science, technique et technocratie n'aide pas (pas plus que la confusion tout aussi perverse et tout aussi savamment entretenue entre religion, croyance et spiritualité).

- la généralisation de logiques de mépris de classe, de ressentiment et de Schadenfreude (et tout cela se croise et s'autoentretient magnifiquement, vous vous en doutez), qui conduisent à vomir les signes extérieurs associés à telle catégorie comme on brûlait jadis en effigie. Pour le manipulateur malin, associer un élément quelconque (tel type de musique, tel signe distinctif, etc.) à une catégorie quelconque de population (la Rolls du truc, c'est d'arriver à l'accoler à une catégorie de population imaginaire, genre les Illuminatis, parce que le délire devient dès lors totalement irréfutable) c'est devenir l'esprit brillant seul à voir la vérité, ce qui est gratifiant et garantit de se trouver quelques suiveurs qui vous vénéreront, et entretiendront pour vous ce qui deviendra vite un excellent business (parce que c'est un business très rentable).

Bon, voilà, une note un peu foutoir, mais pas mal de gens m'ont énervé, ces derniers temps, avec dans le tas un mix de crétins fiers de leur ignorance (et maîtrisant toutes les techniques d'évitement pour ne pas avoir à accepter des faits basiques) et de gros salopards manipulateurs qui mettent de l'huile sur le feu avec ce qui semble être une gourmandise perverse.





* Et que l'inefficacité croissante des antibiotiques est un complot pour faire croire que la sélection naturelle marche, sans doute. Et à ce propos, si jamais les derniers antibiotiques nous lâchent, on aura intérêt à avoir inventé des tas de nouveaux vaccins, je dis ça, je dis rien…

** Oui, la description précise des transferts d'énergie qui permettent de convertir la lumière en réactions chimiques dans la chlorophylle est abominablement complexe. "Si le Tout-Puissant m'avait consulté pour sa Création, j'aurais recommandé quelque chose de plus simple", comme dirait l'autre.

mardi 11 juillet 2017

De nouvelles cordes à un arc (qui commence à ressembler à une harpe)

L'avantage, quand on commence à être vaguement connu (bon, si je mesure ma gloire à l'aune de mes chiffres de vente, c'est clair que je ne suis pas encore Amélie Nothomb) (note à moi-même, penser à m'acheter un chapeau genre Jamiroquai, à toutes fins utiles), c'est qu'on me contacte parfois pour faire des boulots que je n'avais jamais faits auparavant.

Me voilà consultant sur un jeu, par exemple. C'est assez cool.

Mais aussi, me voilà en train de réviser une traduction. Il s'agit de reprendre les vieilles trads d'une série et de les remettre en cohérence les unes avec les autres (parce qu'à l'époque, pour plein de raisons, y avais visiblement pas eu de concertation, ni de relecture en tenant compte de l'existant). Et si j'avais accumulé des notes là-dessus (au départ, je n'étais censé que rédiger une préface pour la réédition, mais en relisant les bouquins, j'ai repéré plein de trucs que je comptais refiler à l'éditeur justement pour nettoyer la trad), je découvre aussi la difficulté de l'exercice. Je jongle entre les fichiers texte de l'éditeur, ma vieille VF annotée et la VO qui me sert à contrôler toutes les bizarreries (je pars du principe que je fais confiance au collègue d'antan, mais quand je tombe sur un truc vraiment trop louche, je vais voir ce que c'était à la base).

J'ai déjà fait de la relecture de traductions pour d'autres, mais là, l'exercice est différent, et je ne l'avais jamais pratiqué. Tout comme dans la relecture "simple", il faut résister à la tentation de modifier l'existant au seul prétexte que "moi, j'aurais pas fait comme ça". Mais on essaie d'affiner par endroit, de débusquer les endroits ou le collègue d'époque a oublié un paragraphe, etc.

Travail un peu étrange, donc, sympa à faire (d'autant que la série en question est un truc que j'avais beaucoup aimé étant ado) (bon, à mon âge, j'en vois pas mal les défauts, maintenant, même si j'ai relu tout ça avec grand plaisir), qui me change de mes sentiers battus habituels.

samedi 8 juillet 2017

Goldorak, Go !

La publicité, ce fléau envahissant. La publicité, c'est le mal.

Et comme j'aime bien poser au génie du mal, des fois (mon nom de génie du mal, c'est Lex Lavitch, qu'on se le dise), je vais faire une grosse page de pub. Et puis comme c'est pour parler d'un bouquin, vous me pardonnerez, voilà.

Donc, l'ami Jay Wicky, traducteur émérite de plein de trucs bien, vient enfin de sortir un bouquin (le Trad Pack le tanne là-dessus depuis plus de dix ans), et c'est un bouquin sur Gô Nagai, le créateur (entre autres) de Goldorak, ce qui ne surprendra pas les gens qui connaissent Jay. J'ai commencé à le lire dans le train, c'est super bien documenté , et surtout c'est écrit avec ce ton mordant et pince sans rire qui a toujours caractérisé Jay. (c'est dans une collection où il y a déjà du Jean-Marc Lainé)

Donc voilà, maintenant, vous savez. Allez harceler votre libraire pour réserver le vôtre !


jeudi 6 juillet 2017

Moonwalk à la playa (ou : vamos à la plage arrière)

Encore un titre débile, mais c'est parce que je me suis encore énervé tout rouge. Et encore à cause de la télé. Que je ne regardais même pas, en plus.

Le fiston avait mis le Tour de France, et donc j'entendais en bruit de fond les commentaires, bossant dans la pièce à côté. Des trucs dont je ne captais que des bribes, des commentaires sur tel monument, tel coin de montagne, tel coureur qui fait ceci c'est formidable, telle écurie, etc… (je sais pas si on dit écurie pour les équipes cyclistes, mais je m'en fous, en fait)

Je sirotais mon café tout en épluchant les corrections renvoyées par un éditeur sur un de mes manuscrits, quand il m'est ressorti par les narines (le café, pas l'éditeur).

Je ne sais pas d'où la conversation des journalistes sportifs est tombé là-dessus (je n'ai même aucune idée d'où passait le Tour, aujourd'hui) (probablement un endroit qui ne faisait même pas partie de la France à l'époque dont on va parler, d'ailleurs), mais l'un d'eux a dit : "… Charles VI, qui a bradé la souveraineté française aux Anglais".

Oh putain, ça m'a énervé. J'ai dit au fiston d'arrêter d'écouter ces connards.

Bordel, je suis même pas spécialiste du sujet, là, mais y a pas besoin de l'avoir beaucoup creusé pour voir à quel point ce bout de phrase est orienté politiquement et assez fielleux.

On va la faire rapide, autant que possible (donc tous ces points que je vais évoquer mériteraient un développement plus étendu, et je serai parfois un poil schématique).

- Charles VI était pas en état de brader grand-chose. S'il a signé le traité de Troyes, il faut rappeler qu'il était dans un état psychologique complètement instable, et qu'il n'était pas du tout à même de gouverner.

- La réalité du pouvoir était détenue par sa femme, Isabelle de Bavière (Isabeau, pour ses ennemis, et ce sont eux qui ont écrit l'histoire, l'y faisant entrer sous ce nom), qui devait gérer une guerre civile (celle des Armagnacs et des Bourguignons).

- Les Anglais aussi sortaient d'une guerre civile et d'une série de révoltes, mais leur nouveau roi Henry V a trouvé le moyen de ressouder tout le monde : cogner les bouffeurs de grenouilles (la Guerre de Cent Ans avait connu une accalmie, vue que ses protagonistes principaux étaient occupés chacun de son côté à une guerre civile). Vu que l'état français a le froc en bas des jambes, Henry a vite fait de le mettre à genoux.

- Le peuple de Paris n'a pas envie de voir la guerre reprendre, et il est… majoritairement pro-anglais à l'époque (la Sorbonne, notamment, fournira quelques temps plus tard les accusateurs du procès de Jeanne d'Arc). Il faudra beau temps avant que la confiance se rétablisse entre la Capitale et les rois de France (elle ne se rétablira jamais totalement d'ailleurs, et Versailles deviendra bien plus tard le symbole le plus évident de cette défiance). C'est pour ça qu'ils passeront le plus clair du siècle suivant dans les châteaux de la Loire plutôt qu'à Paris.

Dès lors que le roi était aux abonnés absents, que ceux qui étaient chargés de le défendre pourrissaient dans la bouillasse d'Azincourt, que la régence était sous la coupe des Bourguignons, qui avaient payé très cher, quelques décennies plus tôt, les cavalcades anglaises et s'en remettaient à peine, et ont préféré lâcher du lest, il n'y avait plus de "souveraineté" à brader. Et plus grand-monde pour le faire. L'histoire a d'ailleurs prouvé que les Valois n'ont fait que reculer pour mieux sauter, et ont opéré un assez joli rétablissement à peine une dizaine d'années plus tard.

Donc dire que "Charles VI a bradé la souveraineté", sur un ton de dégoût, et en faire une sorte de traitre type auquel on sous-entend qu'il faudrait renvoyer d'autres traitres plus récents, c'est cracher des contre-vérités, ou en tout cas tordre les faits et en occulter d'autres pour orienter le tout, et ça relève d'une conception de l'histoire un peu inquiétante, très manichéenne et nationaliste (au prix d'ailleurs d'anachronismes de concepts), la renvoie à une manière de l'envisager qui était celle du XIXe siècle, et qui finit à force de vouloir lui donner des enjeux "clairs" '(mais déconnectés de la réalité du temps) par la rendre inintelligible.

lundi 3 juillet 2017

Déesse 19 ter (mais pas déesse de la ter, faut suivre, des fois)

Alors, cet article fait suite à ces deux-là, Déesse 19 et, comme on peut s'en douter, Déesse 19 bis. Ils constituent une réflexion à la volée sur le problème des mythes féminins d'initiation, suite à une questionnement sur le côté fondamentalement masculin du schéma dit "de Campbell".

Une remarque du toujours estimable JPJ, dont le regard acéré m'a déjà torpillé, au fil des ans, bien des démonstrations patiemment assemblées (il est vraiment redoutable pour mettre le doigt sur les failles) (qu'il en soit remercié, c'est aussi comme ça que j'avance) m'a fait prendre conscience que tous mes exemples d'aventures féminines avaient été écrits… par des bonshommes.

Parmi les exemples qu'il a proposés, l'un d'eux m'a frappé, parce que je ne l'avais (bêtement) jamais considéré sous l'angle initiatique : la petite Heidi, crée par Johanna Spyri à la fin du XIXe siècle et popularisée depuis par un nombre incalculable d'adaptations en dessin animé, série télévisée, long métrage, etc.

Et donc, à première vue, rien qui nous éloigne plus de notre sujet initial (le schéma de l'épopée cambpellienne) que les aventures bucoliques de cette petite fille au bon cœur. Faut se méfier de la première vue (des lunettes pour voir l'invisible en relief, quelqu'un ?).

Parce qu'analysée avec les bonnes lunettes, l'histoire d'Heidi présente des aspects tout à fait campbelliens, mais traités d'une façon très particulière.

Pour ceux qui aurait vécu sur une île déserte depuis 1880, on va résumer vite fait de quoi il s'agit.

Orpheline, la petite Adélaïde, dite "Heidi", est arrachée à son environnement natal, une petite ville, pour être envoyée par sa tante, qui ne peut pas s'occuper d'elle, chez un proche parent, son grand-père qui vit quasiment en ermite dans les Alpes. Arrivée sur place, elle doit apprivoiser son nouveau cadre, mais surtout ce vieux grincheux misanthrope de grand-père.

Rapidement, elle se crée une place dans la vie du vieux bougon, qu'elle parvient à dérider (un peu), et ce dernier lui enseigne une vie simple. L'environnement nouveau qu'était la montagne finit par lui sembler naturel, et elle s'y fait des amis.

Mais un jour, la tante vient la rechercher : elle l'a plus ou moins vendue à une riche famille de Francfort pour qu'elle devienne demoiselle de compagnie d'une jeune malade, Klara. Mais la ville ne convient plus à Heidi, et les brimades infligées par la gouvernante de la maison vont achever de lui donner le mal du pays.

Une fois rentrée, elle va inviter Klara, et le changement d'environnement fera le plus grand bien à la petite malade. Quant à la terrible gouvernante, sans tout à fait s'adoucir, elle perdra de sa superbe.

(on passera sur les trois suites françaises données aux deux romans constituant cette histoire. elles sont bien sympathiques, mais nous écartent de notre sujet)

Les éléments Campbelliens ? Déracinement (deux fois, d'ailleurs), disparition du mentor, victoire symbolique sur l'antagoniste. Et surtout, en bout de course, on assiste à l'apparition d'un pouvoir de guérison. Oh, certes, il n'a rien de thaumaturgique ni de merveilleux, pas plus que la victoire d'Heidi sur sa persécutrice n'a rien de spectaculaire ni d'épique. Mais les éléments sont là, dans le bon ordre. C'est le sens qui leur est donné qui est plus subtil qu'une simple skywalkererie.

Car si le départ puis retour est à la clé du schéma de Campbell, ce cycle a ici un sens différent. Heidi n'arrive à être elle-même que dans sa montagne. Elle refuse les codes de la ville et de la bonne société. Elle ne va pas vers l'extérieur pour accomplir son destin. Par contre, quand les autres viennent à elle ? Elle parvient à guérir Klara. Le schéma s'inverse…

Ça vaudrait le coup de vérifier si, dans des contes traditionnels, dans des mythes ou dans d'autres œuvres, on a des variantes de ce genre, des détournements du schéma…

dimanche 2 juillet 2017

Modernitude

Bon, me voilà reviendu de deux séances de dédicaces, l'une individuelle, à Gibert (merci encore à l'équipe qui a su m'accueillir malgré des événements conspirant à saboter l'affaire, entre le diffuseur qui n'a pas envoyé les bouquins, le temps, les soldes), il n'y a pas eu beaucoup de monde, mais à chaque fois ce furent des rencontres (et parfois des retrouvailles) de qualité.




Ensuite, comme convenu, j'ai fait un saut chez Central Comics, libraire situé non loin du Cour St Emilion, où avait lieu le lancement de Kirby & Me, gros bouquin (et quand je dis gros, c'est format Galactus, pour situer) hommage au King (le seul vrai King, pas le chanteur à banane et paillettes) dont les bénéfices seront reversés à un fond d'aide aux auteurs de BD US (qui n'ont pas de sécu à proprement parler, et ce n'est pas parti pour s'arranger).

Ça a été l'occasion de retrouver des copains, de rencontrer Mickaël, à l'origine de ce beau projet, et d'en signer quelques exemplaires avec une tablée de dessinateurs s'étant fendus d'une illus dans l'ouvrage. Ambiance sympa et bon enfant.

Petite curiosité en ouvrant le bouquin : chaque intervention est accompagnée d'un "QR Code", un de ces machins auxquels je ne pige pas grand-chose vu le modèle de téléphone précolombien que je me traîne. Vérification faite avec un lecteur : mon QR Code vous amène tout droit ici, sur cette page de la War Zone. Donc si vous êtes un nouveau lecteur attiré par cet étrange zigouigoui technologique, bienvenue à vous ! (c'est génial, ce truc, ça me donne l'impression d'être un mec incroyablement moderne, d'un coup. alors que tout le monde sait que je suis un vieux râleur bougon façon papy dans le Muppet Show) (mais à l'ère de la communication, il paraît que ces petits arrangements avec le réel sont véniels, donc allons-y)

jeudi 29 juin 2017

Juste répartition : à Christophe, le moine, à John, les nonnes

Ce titre énigmatique (en tout cas, énigmatique pour ceux qui n'ont pas le même sens de l'humour idiot que moi, ou qui n'aiment pas les mêmes doubleurs, ou qui ne connaissent pas les mêmes chanteurs morts) n'a comme il se doit aucune espèce de rapport avec le contenu de ma vaticination du jour.

Mon sujet, là, c'est la vengeance. Non que j'aie des comptes à régler avec qui que ce soit (en tout cas officiellement. et vous ne connaîtrez le contenu de mon petit carnet noir que quand il SERA TROP TARD HAHAHAHAHA) (hurmf) (pardon)… Non, je voulais vous parler de la vengeance en tant que motif narratif. Donc, voici un petit extrait de notes tirée de mes autres carnets secrets (ceux d'une autre couleur que le petit carnet noir)(faut suivre, des fois).

Parmi les sujets de base de la fiction et du récit (qui sont cinq, ou sept, ou onze, ou tout autre nombre du même genre selon le théoricien auquel on demande quels sont les sujets possibles), la vengeance tient une bonne place. De façon explicite ou plus discrète, elle est au cœur de nombre des grands univers et récits de fiction.

Le motif est ancien, très ancien, et l'Iliade elle-même peut se lire comme un récit de vengeances croisées devenues une machine de mort infernale et mortifère à laquelle seul Priam tente d'échapper dans une fort belle scène de conciliation, et à laquelle tous les autres participants semblent se soumettre de leur plein gré au nom de leur conception de l'honneur.

Par la suite, le Comte de Monte Cristo ou les aventures de Lagardère ont démontré que la vengeance se portait bien et fournissait des motifs faciles aux auteurs de romans populaires. Le J'aurai ta Peau de Mickey Spillane, plus récent, annonce carrément la couleur dès son titre (son titre français. le titre US, I, the Jury, est plus subtil quand il fait passer le même message).

Le motif de la femme outragée ou violée dont la vengeance est à la hauteur du crime est tellement classique (et cliché) que le rape revenge est devenu un genre en soi dans le cinéma d'exploitation. Le film Kill Bill, qui s'en veut l'héritier, exploite ce motif de la vengeance atroce d'une femme à qui on a fait subir l'une ou l'autre variation du « sort pire que la mort », l'euphémisme classique du viol dans ces cas-là, et qui fait montre de grandes prédispositions au carnage et au sadisme.

Mise à l'échelle

Pourtant, la vengeance est, je trouve, très peu intéressante dramatiquement. Elle doit pour parvenir à m’intéresser être soit démesurée, soit au contraire s’enfoncer dans la plus parfaite mesquinerie.
Trouver le juste dosage est dès lors délicat, quand il s'agit justement d'être dans un déséquilibre fondamental. La mariée vengeresse de Kill Bill (2003-04) ne s'arrête à aucun massacre pour atteindre la poignée de personnes qui lui a fait du tort : les tueries débordent largement de son objectif initial, comme le démontre la bataille rangée à la « maison des feuilles bleues », cet improbable duel d'une femme contre toute une armée. À l'inverse, la revendication du protagoniste de Payback (1999) (il s'appelle Porter, dans le film, mais le personnage est adapté du Parker de Richard Stark) porte sur une somme dérisoire au regard des enjeux financiers qu'il vient perturber, mais il en fait une affaire de principe, et va démanteler une organisation mafieuse pour récupérer ce que, selon lui, ses adversaires lui doivent.

On ignore ce qui motiva les querelles des Hatfield et des McCoy (ou de leurs descendants de papier, les O'Timmins et les O'Hara des Rivaux de Painful Gulch), mais leurs vengeances croisées ont lancé un cycle de vendetta, de vengeance ritualisée, familiale et éternelle, dont chaque participant se retrouve partie prenante qu'il le veuille ou non. La vengeance peut dès lors s'étaler dans le temps et l'espace, et seule l'extermination d'un des clans pourrait éventuellement l'arrêter.

Parmi les vengeances les plus démesurées qui soient, on retrouve celle de Paul Atreides dans Dune, abattant un empire galactique millénaire et précipitant l'univers dans un djihad pour punir ceux qui avaient comploté pour abattre sa famille. Son action dépasse le shakespearien pour toucher au cosmique, et il faudra plusieurs millénaires à ses descendants pour en payer les conséquences.

Service après-vente

L’autre problème de ce thème narratif, c’est qu’ une fois la vengeance accomplie, il reste à traiter le vrai sujet : sa vacuité. Jack Vance, à la fin de sa Geste des Prince Démons, se retrouve avec un héros qui a accompli cinq exploits considérables en détruisant cinq pirates intergalactiques qui lui avaient fait du tort (détruit son village, massacré sa famille, la routine du genre, quoi). La façon habile et ingénieuse dont Kirth Gersen, le héros, assouvit sa vengeance fait à chaque fois l'objet d'un roman. Et la fin, chez lui, justifie tous les moyens. Arrive néanmoins le moment où Gersen est arrivé au bout de sa quête revancharde, et… Et rien. Son vaisseau spatial repart vers le soleil couchant, notre héros se demande ce qu'il va devenir maintenant que sa vie n'a plus aucun sens et le récit s'achève en deux lignes. On pourrait l'imaginer se jetant dans la naine blanche la plus proche, ou avoir un tome où il réapprend à vivre (ou pas) mais Jack Vance, dans cette série, est un auteur de récits d'aventures assez pulp et un peu picaresques*. Il n'est ni dans l'introspection, ni dans le drame, et ne veut pas basculer dans un autre genre. D'où une fin trop rapide et un peu décevante. Mais qui, en creux, pose excellemment le problème de l'après.

Car une fois la vengeance accomplie, que faire ? Que devenir ? Peut-on vraiment retourner cultiver son jardin, ou ne risque-t-on pas de rester durablement marqué, un peu à la manière de William Munny dans Impitoyable (Unforgiven, 1992) ? Le Punisher, anti-héros des Marvel Comics, mais aussi Daredevil ou Batman ont trouvé une autre solution : après avoir éventuellement tiré vengeance des meurtriers de leurs proches, ils poursuivent une croisade préventive, dans l'idée d'empêcher qu'un tel drame arrive à d'autres. Ils restent des anges vengeurs, et leur vengeance est devenu plus abstraite, plus collective, elle devient un principe, et chaque voyou abattu ou mis derrière les barreaux n'est plus une fin en soi, mais un maillon d'une chaîne, de l'eau reversée au moulin des vengeances.













*La fin de son cycle de Tschaï est tout aussi expédiée, d'ailleurs, même si la vengeance n'est pas le moteur des aventures d'Adam Reith, qui tente avant tout de survivre dans un environnement étranger, mais dont l'aventure s'arrête en une page dès lors qu'il a réussi à s'enfuir.

mercredi 28 juin 2017

Le plus mal chaussé

Cette note de blog est absolument exceptionnelle. Pour une fois, elle parlera de fringues et de soldes, sujets qui, pour citer un de nos anciens présidents, m'en touche une sans faire bouger l'autre. Faut-il que la situation soit désespérée pour que j'en vienne à parler de ça ici. Et je ne parle pas de la cravate de Mélenchon et Rufin (quoique je pourrais. en fait, le dress code de l'assemblée, qui transforme la représentation nationale en armée de croque-morts, aurait été adapté pour l'enterrement en grandes pompes du code du travail. mais comme il sera jeté à la sauvette à la fosse commune, ça ne change plus grand-chose)

Contrairement à nos élites qui jugent les gens sur la façon dont ils s'habillent,  je me fous globalement pas mal de ce que j'ai sur le dos, du moment que ça me tient chaud et que mes roubignoles ne dépassent pas. Comme 80% de mon activité professionnelle se déroule dans mon bunker où personne ne rentre sauf la famille et les amis, ça n'a aucune importance (ce qui me permet même de pondre mon prochain roman ou mon prochain album en calbute quand il fait trop chaud).

Pour les chaussures, c'est pire encore. Plus c'est simple, mieux c'est, en ce qui me concerne.

Sauf que les Clark's que j'avais depuis des années sont en train de me lâcher (mon petit cordonnier, au bout de la rue, se fait fort de les sauver, c'est le docteur House des groles, mais son intervention les immobilise pour quelques temps), que mes bottes ont défuncté y a longtemps (et que c'est devenu horriblement cher, ces machins), il a fallu que je me rabatte momentanément sur une paire de chaussure de yachtman assez ridicules que j'avais acheté pour rien lors de vacances en Bretagne, y a des années, et qui me servaient depuis de savates pour les travaux. Le cuir en est couvert de mouchetures de peintures et bouffé par l'abrasion due à la manipulation de ciment et de plâtre, mais elles tiennent bon. En attendant mes Clark's, elles feront l'affaire. De toute façon, je n'ai pas le choix, c'est tout ce qui me reste dans mon placard.

Hier, je suis sorti. Il faisait beau, j'avais besoin de faire quelques courses alimentaires, je me suis dit que je passerais à la bibliothèque rendre quelques trucs, faire la causette et prendre des nouvelles, avant d'aller à la supérette qui est juste derrière. Programme simple et banal.

Sauf que, trois minutes après que je sois entré dans le temple du savoir et de la culture, crac, le temps a tourné. Et quand je dis "tourné", c'était du genre à pousser le vieux Noé à se faire hara-kiri avec un couteau à huitres. Le déluge universel, à côté de ce qui est tombé hier, c'est une petite bruine, un crachin tout au plus. Bref. J'ai tenté de traverser la rue séparant la bibliothèque de la supérette. Six mètres qui ont suffi à me tremper jusqu'aux os. Une fois dans le magasin, j'ai pris mon temps, attendant que ça se tasse. 45 minutes plus tard, il ne pleuvait plus que normalement. Couvrant mes courses, j'ai entrepris d'affronter la rue, sur le kilomètre et demi qui me séparait de chez moi.

Il me pleuvait encore dessus, mais ça, ce n'était pas le vrai problème. Le vrai problème, ça a été de traverser l'avenue en pente qui s'était transformé d'un coup en affluent torrentiel de la Seine. Quand je suis enfin arrivé de l'autre côté, mes chaussures (et mon pantalon) étaient aussi imbibés qu'un métalleux du Hellfest après trois jours de festival.

Je suis rentré, je me suis changé, j'ai mis mes chaussures à sécher. Ce matin, il a fallu que je ressorte. Oh, pour une bricole, mais en remettant mes chaussures, je me suis avisé d'un problème. Même après une nuit, elles demeuraient trempées et faisaient "schlouk-schlouk" à chaque pas. La conclusion s'impose : avant samedi (où je suis en dédicaces et me dois d'être vaguement présentable), il me faut une nouvelle paire (les Clarks seront peut-être sorties du bloc, mais Cordonnier House m'a dit que ce n'était pas sûr, ça dépendait des complications opératoires, et si ça se trouve, c'est un lupus).

Ça tombe bien, c'est le jour des soldes. J'ai un gros magasin de chaussure à deux-cents mètres. J'y fais un saut. Je vais pouvoir me rééquiper à peu de frais (oui, parce que si je peux mettre des sommes folles dans des bouquins, dépenser plus de quarante balles dans des croquenots, ça me file des ulcères).

Et là, c'est le drame.

Ça me fait le coup à chaque fois, vous remarquerez. Quand je commence à fouiner dans les rayons de ce genre de boutique, j'ai l'impression d'être chez les gars chargés d'équiper l'armée de Khazad-Dum. Au-delà de la taille 45, les chaussures, on n'en trouve pas. Donc pour un gars de mon format généreux, auquel il faut du 47 (ou à la rigueur un 46 qui taille grand), ça peut poser problème.

Mais comme je suis un mec trop têtu pour mon propre bien, je fouille. Je trouve des trucs très élégants en 46, mais que je n'arrive même pas à enfiler. Je fouille encore.

Et là, c'est un festival. Parce qu'à force d'obstination butée quasiment vallsienne, du 47, j'en trouve.

Alors, il y avait :
-De ces trucs à bout pointu que portent les encravatés, de nos jours, qu'ils trouvent cool mais qui à moi (parce que j'ai plus de culture qu'eux, sans doute, ce qui n'a rien d'un exploit vu le niveau général. vous avez déjà tenté de discuter avec un agent immobilier ?) évoquent les poulaines ridicules que portaient les bellâtres de la cour des Valois. Au temps pour la "modernité" dont se targuent de nos jours les encravatés. (spoiler : la Modernité, elle a justement été inventée après que le dernier Valois soit mort en se défonçant lui-même le crâne quand il a voulu passer une porte à cheval parce qu'il trouvait ça badass)

-Des sandales qu'on ne voit qu'aux pieds des psychiatres soixante-huitards et des mères de famille qui font le pèlerinage de Chartres, quand ils n'ont pas peur d'avoir l'air complètement caricatural.

-Des trucs de vieux. Mais quand je dix vieux, c'est vraiment pour vieux qui ont des épines calcanéennes, des rhumatismes et qui ne peuvent mettre rien d'autre que des machins descriptibles par l'expression "pantoufles pour aller dehors".

-Des écrase-merde de randonneur, qui me seraient utiles si j'avais du fumier à rentrer, mais depuis que je ne suis plus libraire, je ne m'occupe plus de la rentrée littéraire.

Bref, j'ai cru mourir.

J'ai fini par trouver des trucs tolérables, planqués tout en bas (en général, ce ne sont pas les gens d'1m40 qui portent du 46-47, donc le 38, vous devriez le mettre en bas, madame du magasin de chaussures, et le 47 en haut des étagères ET PAS L'INVERSE, CORNECUL DE BORDEL A CHIOTTE !), mais ça a été de haute lutte. Pour ne pas qu'une telle aventure déplorable ne se répète dans un avenir mesurable, j'ai même pris deux paires.

Putain, 35 minutes dans un magasin de chaussures, ça doit être un record absolu pour moi. En cumulé sur deux ans, je n'y passe pas autant de temps, normalement. Ils m'ont encore énervé, ces cons-là.

mardi 27 juin 2017

Le point

Alors…

Samedi prochain, comme je vous l'avais dit, je serai en dédicace à partir de 15 heures au Gibert Jeune de la Place Saint Michel, à Paris.

Ensuite, en fin d'après-midi, j'essaierai de passer à Central Comics où il y a un événement autour de Kirby and Me, le gros livre d'hommage au King.

Au rayon traductions signées de mes petits doigts :

Nouvelle Gotham, tome 1 vient de sortir chez Urban. C'est la suite directe de No Man's Land, avec Greg Rucka au scénario. Et Robin, fils de Batman sort cette semaine, faisant suite à la série Batman & Robin.

Chez Delcourt, de la vieillerie Star Wars avec l'édition 3D de l'épisode 4 par Chaykin, le tome 6 des Classics, et puis aussi du Spawn avec le tome 3 de Résurrection (un crossover avec Savage Dragon Junior).

En Glénat Comics, Silver, une histoire de braquage chez Dracula, vachement sympa.

vendredi 23 juin 2017

Le futur a encore vieilli

"Le ciel au-dessus du port était couleur télé calée sur un émetteur hors-service."

Cette phrase, la première du roman Neuromancien (William Gibson, 1984) fait partie des premières phrases les plus célèbres de la SF (avec celle du Monde Inverti, entre autres). Mais, en retombant dessus, je me suis avisé d'un fait troublant.

Pour les "millenials", les jeunes d'aujourd'hui familiarisés avec les notions de "Matrice" et de réseaux, cette première phrase n'a plus de sens. Autant, pour le lecteur d'époque (moi, par exemple), elle était immédiatement évidente et évoquait une réalité très précise, autant de nos jours, c'est terminé. Les écrans de tv cathodiques se sont raréfiés au point, dans leur énormité, de faire figure de curiosité préhistorique. La TNT, la fibre et l'ADSL ont modifié la nature du signal reçu. Finies, les ondes analogiques donnant cette apparence de neige et de bruit blanc à la moindre perturbation. De nos jours, soit le signal est décodé, soit il ne l'est pas. Au pire, une perturbation se matérialisera à l'écran sous forme d'une grosse pixellisation aux couleurs peu naturelles, sinon c'est l'écran noir avec la mention lapidaire "pas de signal". Ce ciel gris, à la couleur inconfortable que décrivait Gibson, il faudrait désormais lui trouver d'autres métaphores. Le futur de Gibson connaissait encore le gros tube cathodique et la transmission hertzienne analogique. Si certaines de ses prédictions (la mainmise de multinationales plus puissantes que des états, l'existence de groupes organisés de hackers menant des opérations militaires dans le cyberspace) se sont plus ou moins réalisés, par certains autres côtés Il est devenu une sorte d'uchronie…

mercredi 21 juin 2017

Il suffira d'1 signe, ou sinon de 400.000

Je viens de passer, sur mon prochain roman, la barre des 100.000 signes. Dit comme ça, cela peut sembler un poil abstrait mais, outre que pour moi, c'est un mode de comptage assez concret (je connais des collègues qui préfèrent compter en mots, mais ce n'est pas mon cas) (pour info, là j'en suis à approximativement 17.000), cela me donne des points d'étape simples à repérer. Au début du processus d'écriture, les chapitres peuvent se regrouper, se scinder ou se démultiplier, et je n'ai pas une vision claire du nombre de chapitres que pourra représenter un bouquin. Alors que, dans ma tête, un nombre de signes se corrèle à une densité d'information et je sais à peu près quelle quantité de texte pourra représenter une histoire et la description de l'univers qui lui sert de cadre. En démarrant Eschatôn, j'ai vite su qu'il me faudrait entre 450 et 500.000 signes pour mener mon projet à bien (je dépasse d'un poil les 515.000, à l'arrivée), et L'île de Peter, s'appuyant sur un univers et des personnages connus de tous les lecteurs, n'était pas pensé pour dépasser 300.000.

Le cas de mon roman arthurien est plus complexe. Si cet univers est connu, il a été décliné de tant de façon contradictoires qu'il est désormais à reconstruire à chaque fois. Si j'utilise par exemple des personnages que Guy Ritchie a abondamment traités dans son dernier film, j'en donne une lecture radicalement différente. Si j'utilise de la magie, c'est selon des règles et une construction particulières (qui ne sont pas sans correspondances avec mes précédents bouquins). Donc MON monde arthurien demande plus d'explications et de descriptions que le monde de Peter Pan dans lequel trois mots suffisaient à ce qu'un personnage ou un lieu soit reconnu, saisi ou compris par le lecteur. Mais à l'inverse, il s'agit d'un monde beaucoup plus familier que celui d'Eschatôn, dans lequel je perdais délibérément les malheureux qui s'y aventuraient. Du coup, je vise quelque part entre 400 et 450.000 signes.

Un truc que j'ai fait ce matin, par contre, c'est écrire le tout dernier chapitre du bouquin. Que ce soit en BD ou en roman, c'est une de mes habitudes de travail (c'est moins vrai pour les nouvelles). Dès que le début me semble solide, j'écris la fin (quitte à la remanier quatre fois par la suite). Cela me permet de tendre le récit vers sa conclusion. Bien sûr, je sais globalement où je vais avant même de taper la première ligne, mais écrire et mettre en scène la fin me permet de cristalliser ce qui sera vraiment important dans mon récit.

Bon, ce qui fait bizarre, c'est que là, [ATTENTION SPOILER] ça me conduit à buter mon personnage principal. Je savais qu'il devait mourir à la fin, c'est même une des données principales de sa mythologie depuis bien un millénaire, mais si c'est une chose de savoir que le personnage meurt, être l'artisan de sa fin laisse toujours une sensation étrange, celle de l'avoir trahi.