jeudi 30 novembre 2017

Inspiration, conspiration

Encore une rediff, un papier qui date d'une douzaine d'années, avant d'ailleurs que je me mette à faire commerce de complots divers dans mes BD et que je devienne même consultant en sectes apocalyptiques pour des copains auteurs.

Il est assez marrant de voir comment fonctionnent les conspirations planétaires dans les comics. Prenons, par exemple, complètement au hasard, le Club des Damnés dans les X Men (en fait, pas du tout au hasard : je viens de me relire une palanquée d'épisodes des X Men de la grande époque Claremont/Byrne).

Vu de l'extérieur, le Club des Damnés est une version un peu olé-olé du Lion's Club ou du Rotary, un truc de riches qui se retrouvent entre eux et soulagent leur conscience par des bonnes oeuvres. Mais dès qu'on gratte le vernis, on s'aperçoit qu'au centre du bidule il y a un Cercle Intérieur qui s'apparente aux Illuminati, un complot visant au contrôle du monde par des pervers assoiffés de pouvoir. Et l'élite qui se presse dans ses salons n'en a aucune conscience. Et pourtant, dans le tas des innocents gogos qui financent le truc, il y a des gens comme Warren Worthington (Angel) et Tony Stark (Iron Man), des super héros dont on se demande où est passé leur flair. D'autant que le Club dispose de mercenaires très chers pour assurer la sécurité de ses petits secrets.

Mais quels secrets, d'ailleurs ? D'accord, le Cercle Intérieur est un ramassis de cyborgs et autres mutants. D'accord, ils sont en route pour la conquête du monde, dont ils contrôlent déjà certains rouages économiques, et donc ils tentent de former les cadres via l'école tenue par Ms Frost. Mais bon, ça doit représenter un certain budget, ça, quelques lignes comptables qu'il doit être difficile de camoufler face à des cadors de la finance. (bon, okay, comme cador de la finance, Stark qui se fait racheter par Stane comme le premier minable venu, il se pose là, on mettra ça sur le compte d'une faiblesse passagère, de l'alcoolisme, etc...). Toujours est-il que de tels secrets seraient mieux gardés par une armée d'attachées de presse chargées d'allumer des contre feux, une technique toujours efficace (vous croyez que Bill Gates est un éditeur de logiciel, ha ha, pauvres naïfs).

On se référera au passage avec profit au petit ouvrage de Thomas de Quincey consacré aux sociétés secrètes, et en particulier à la Franc Maçonnerie, ouvrage qui met le doigt sur la clé du truc : le grand secret, qu'ils sont prêts à mourir pour défendre, c'est qu'en fait, il n'y a pas de secret, et que tout ce bazar, c'est un moyen de se donner de l'importance à peu de frais. Certes, des groupes comme le Club des Damnés n'en sont quand même pas là. En plus, ils ajoutent à leur conspiration un goût des jarretelles et de la guépière qui les rend quand même plus sympathiques que des types en tablier de cuir qui se carressent le poignet du doigt en se serrant la pogne.

Mais en fait, le thême de la conspiration, c'est ingérable à long terme Les auteurs de l'Enigme Sacrée, le bouquin qui a largement inspiré le Da Vinci Code, l'ont prouvé à l'insu de leur plein gré : si, au bout de mille ans de complots et plus, les conspirateurs n'ont pas réussi à prendre le contrôle du monde, c'est que ce sont des bras cassés, façon les terroristes de BD en mode "caramba, encore râté" et qu'ils ne constituent pas une menace crédible. Pour bien faire, une conspiration doit être limitée dans le temps, et doit évoluer quand elle atteint ses objectifs (comme les Partis Communistes clandestins qui se transformaient en appareils de gouvernement au début de la Guerre Froide).

Bien entendu, dans les comics, c'est difficilement gérable : soit la conspiration réussit, et elle remet par trop en cause le statu-quo, soit elle rate, mais il se trouve toujours un scénariste en mal d'imagination pour remettre ses membres sur le devant de la scène quelques dizaines d'épisodes plus tard comme s'il ne s'était rien passé. Mais si Claremont et ses successeurs ont su à peu près gérer le Club en tablant sur les luttes internes, les prises de contrôle plus ou moins réussies, voire le massacre de la structure et son remplacement par une version modernisée (les Parvenus), autant d'autres organisations du même genre n'ont pas eu cette chance. Hydra et l'AIM, par exemple, marquent le pas. On a perdu le compte des retours du baron Strucker et, malgré des tentatives bien vues (l'éclatement de l'Hydra en factions qui s'entre-déchirent), on en revient généralement à un commandement centralisé qui se prend des piles face au Shield. C'est à se demander comment des groupes qui ont perdu toutes leurs guerres réussissent encore à embrigader des sbires fanatisés par tombereaux entiers. Ou alors elles ont des façades sectaires façon Scientologie ou Aum pour assurer le recrutement de leurs troupes, mais ça aucun scénariste n'a été le creuser en profondeur...

mercredi 29 novembre 2017

Pika-pika !

La petite avait mis un dessin animé qu'elle affectionne, Winx, un truc produit en Italie avec des sorcières/fées un poil vulgos qui balancent des super-pouvoirs dans tous les sens tout en essayant de régler leurs peines de cœur. Elle kiffe ce truc, et je soupçonne sa grande sœur (qui kiffait la même série lors de sa première diffusion, y a un paquet d'années) de lui avoir transmis le virus.

Quand on le regarde de près, le truc semble une réinvention européenne du concept japonais de Magical Girls, c'est à dire des super-héroïnes en jupettes, avec des problèmes de jeunes filles normales quand elles sont en civil, et qui sauvent le monde quand elles sont en uniforme. Graphiquement, c'est beaucoup trop anguleux pour évoquer l'original, hormis quand on voit les grands yeux brillants des donzelles. Pour le reste, ce démarquage crée son propre langage graphique et sa propre dynamique.

Mais chassez le naturel…

Il y a un motif à l'origine très japonais qui ressurgit dans cette série. Car à un moment, les filles sont confrontées à un monstre fait d'ombre, qui absorbe tous les pouvoirs qu'elles parviennent à lui balancer. Pour le balayer, l'une d'entre elle invoque la lumière pure, espérant faire disparaitre l'ombre. Et là…

Elle génère une boule de lumière qui grandit à partir de sa baguette magique, l'englobe avec ses amis, puis grossit, envahit le cadre et dégage une luminosité qui finit par dissoudre la créature faite de nuit, projetant ses morceaux de façon centrifuge.

Et la façon dont c'est fait, elle renvoie à l'image du "pika-don", au traumatisme d'Hiroshima. Depuis des dizaines d'années, cette représentation en boule de lumière, héritée des frappes puis des essais nucléaires (qui ont permis de filmer le phénomène), code dans les mangas et animés la puissance absolue (et il peut être détourné : dans Akira, c'est une boule en négatif, une boule noire qui s'étend sur Néo Tokyo). Le motif a depuis été récupéré par les comics. Et donc par des dessins animés italiens destinés aux petites filles qui, s'ils peuvent employer ce codage visuel, démontrent donc que le motif est passé dans la boite à outil globale, sans plus faire immédiatement référence aux frappes d'Août 1945.

lundi 20 novembre 2017

El programmo

Alors, je passe vite fait vous mettre au courant de mes prochaines frasques.

Samedi prochain, le 25 novembre, donc, j'irai trainer de la semelle et du stylo aux Rencontres de l'Imaginaire à Sèvres. Un petit salon très sympa consacré à la SF, au fantastique et à la fantasy, avec tout un tas d'auteurs parfaitement estimables. Amoureux des belles choses, sachez qu'en plus l'invité d'honneur sera le grand Nicollet, dont les peintures au style si caractéristiques ornent un grand nombre de bouquins rien que sur mes étagères, et un encore plus grand nombre j'espère sur les vôtres (ne serait-ce que parce que vous êtes plus nombreux que moi).



Outre le petit stand où j'aurai le plaisir d'abondamment cochonner les pages de garde des ouvrages frappés de mon blaze que vous voudrez bien me tendre je participerai entre 14 et 15 heures à une table ronde intitulée « L’influence de Lovecraft, 80 ans après », avec les excellents Christophe Thill, Gilles Ménégaldo, et François Baranger. Elle sera animée animée par le non moins excellent Francis Saint-Martin.

Par ailleurs, et puisqu'on parle de Lovecraft, ma bio illustrée du bonhomme part chez l'imprimeur cette semaine, avec une préface rédigée tout spécialement par David Camus (traducteur des Contrées du Rêve et des Montagnes Hallucinées pour les éditions Mnemos). Elle sortira en février prochaine chez les éditions 21g, en même temps qu'une bio de Philip K. Dick signée Laurent Queyssi. On essaiera d'en avoir un peu en avance pour Angoulème, d'ailleurs.


jeudi 16 novembre 2017

La Tour

Ça aura été vite plié, cette rénovation.

L'espèce de vieux donjon médiéval qui surplombe mon patelin a donc été rafistolé. Rien de bien violletledesque, ceci dit. Pas d'outrances dans la reconstitution. Le lieu ne s'y prêtait de toute façon guère. Ce n'est, après tout, qu'un édifice de base carrée un peu plus haut que large, quatre murs percés de meurtrières, de portes et de fenêtres entourant du… du rien. Les étages se sont effondrés il y a des siècles, avec le reste de la forteresse.

Ce donjon a près de mille ans (900 et des nèfles, pour être précis). Il a été bâti, me semble-t-il, pendant les 40 années au cours desquelles cet endroit constituait la frontière entre la Francie et la Normandie (et puis la frontière a reculé et repris sa place initiale sur l'Epte).

Il a vaguement, passée la frénésie de la Guerre de Cent ans, servi de péage fluvial par la suite, puis globalement à rien. Et s'effondrait gentiment depuis.

Vu que le risque de se prendre un moellon sur la cabèche augmentait à chaque hiver, la municipalité a fini par casser la tirelire. Et donc, comme je le disais, ça a été vite plié. Des gusses ont monté des échafaudages, ils sont monté dessus, on recimenté quelques trous (pas sûr que ce soit du ciment, d'ailleurs : plus probablement une tambouille à base de chaux) et surtout refait le faitage. Du coup, le haut du mur, qui avait un aspect légèrement irrégulier, est devenu droit, crac, comme tiré à coup de règle. Seules les mouettes qui s'y posent viennent en rompre la rectitude.

Chais pas pour quoi, ça m'a chiffonné. Je l'aimais bien, moi, l'aspect croulant du machin, j'associais l'irrégularité de la ligne à son ancienneté, à une forme de patine. Bon, c'est vrai que des cailloux s'en détachaient, donc il fallait le faire, hein. Je suis jamais content.

lundi 13 novembre 2017

AaaAAAM BATMAN ! (avec la voix rauque qui va bien)

Je vous en avais déjà causé, me voici consultant en Batman.

Crayonné d'une illustration de David Finch réalisée dans ce cadre

En effet, l'éditeur Monolith, déjà créateur de Mythic Battles et d'un jeu Conan, développe en ce moment-même un jeu de plateau avec figurines qui vous permettra de simuler les pires bastons des bas-fonds de Gotham City dans la quiétude feutrée de votre salon : Batman the Board Game.

Avec des figs signées Arnaud Boudoiron

Le système est une version améliorée de celui de Conan, basé sur un concept très malin d'allocation d'énergie pour chaque action, et de récupération d'énergie à chaque tour. Comme on n'en récupère pas des tonnes, cela revient à dire que le personnage peut se fatiguer à la longue et devoir reprendre son souffle. En termes de tension croissante au fil de la partie, c'est très chouette.

Un coup d'œil sur la matos de jeu :

Robin

Oracle (un de mes persos préférés de tous les temps chez DC)

Une station de métro abandonnée

Et bien sûr, Apex Chemicals et ses cuves de produits toxiques

S'il y a des parisiens parmi vous, sachez d'ailleurs que le jeu sera en démonstration vendredi soir (soit le 17 novembre) de 18 à 22 heures au Meisia, 84 rue René Boulanger, Paris 10e. J'y serai présent avec les concepteurs du jeu, et l'autre consultant en comics affecté au projet, l'estimable Xavier Fournier. N'hésitez pas à passer !

(et si vous n'êtes pas à Paris, d'autres démonstrations auront lieu ailleurs, ne vous en faites pas)

dimanche 12 novembre 2017

Débarquement

Vous l'aurez peut-être remarqué, j'ai à nouveau violemment négligé ces pages depuis quinze jours. Faute d'inspiration, peut-être. Faute de m'alimenter les méninges, sans doute aussi (pas de grosse phase de documentation en cours). Faute surtout de temps et d'énergie (plein de boulot).

En attendant, du coup, je vous remet une petite nouvelle de SF, une vieillerie qui a plus de quinze ans.

Et j'aurai une ou deux annonces à vous faire dans la semaine.


Débarquement
Première publication dans Yuma 1, aux éditions Semic

Un coup au but !

L’hovertank bascule sur le côté, compense de l’autre puis se redresse. Dans l’intervalle, les analyseurs tactiques ont remonté la trajectoire du missile et déclenché une riposte. L’hovertank tangue encore quand il lâche les deux traceurs, puis il se stabilise et reprend sa route.

Le secteur a complètement été ravagé par les frappes orbitales. Les écrans montrent des bâtiments calcinés et des pylônes tordus. Pas un coin sympa où s’attarder. Et de toute façon mes ordres mentionnent que je ne dois pas traîner. Mon objectif, c’est la côte 359.

Alors allons-y.

Un message dans l’interface m’indique qu’un des traceurs a atteint son but, une position d’artillerie à trente kilomètres. Quelques Drazyls de moins, un peu de tranquillité en plus. Je remonte en régime, et l’hovertank accélère sur la route défoncée, tous capteurs déployés.

Plus rien dans le quartier. Les Drazyls qui ont survécu aux frappes ont préféré filer avant le débarquement des marines. On ne peut pas leur donner tort, ils se souviennent d’Eridan… Et du coup, ma mission confine à la ballade de santé.

Je ne m’en plains pas.

Une alarme clignote au coin de l’interface, m’indiquant une source infrarouge à onze heures. Je ne prends pas de risques et je lance un sol-sol tactique, juste par précaution.

Un flash brutal, et puis la zone refroidit.

Je sors de la ville en ruine et je commence ma traversée d’une campagne en feu. Il reste encore quelques bosquets de ces machins qui passent pour des arbres, dans le coin. J’atomise tous ceux qui passent à ma portée, pour ne pas donner à l’ennemi de position où embusquer des snipbots. Les marines ne vont pas tarder à arriver et alors le commandement fera un bilan de ma mission. Un officier m’a signalé que j’avais intérêt à être nickel si je voulais ma promo.

Quelques curseurs bleus s’affichent, les péniches de débarquement qui commencent leur descente. Il faut que j’arrive à la côte 359 rapidement pour pouvoir les couvrir.

Je ralentis à la hauteur d’un transport éventré. Aucun signal, c’est un Drazyl qui s’est mangé de plein fouet le souffle de la première frappe. Je le flambe pour le principe mais je ne m’attarde pas pour le regarder brûler : les péniches sont dans l’ionosphère, il ne leur faudra pas plus d’une demi-heure pour atterrir. Je remonte en régime puis je lance la post-combustion, et l’hovertank s’élance dans un nuage de poussière. J’arrive sur mon objectif dans moins de dix minutes et après ce sera peinard.

Une zone industrielle défile sur ma droite. J’ai préféré la contourner, car les concentrations métalliques brouillent mes capteurs. C’est ce qui me fait perdre quatre microsecondes de réaction : je n’ai pas vu venir les deux roquettes et j’y perd un capteur. Le blindage actif encaisse le coup, mais le tank tangue et braque et se cabre…

Tournoyant sans parvenir à corriger mon assiette, je heurte un pylône de soixante mètres qui me retombe dessus. Encore deux roquettes que je ne peux pas éviter sans me dégager rapidement des décombres. Encore deux coups au but. Encore quelques fenêtres qui se ferment dans l’interface. Les redondances du système tardent à prendre le relais.

L’ordinateur tactique parvient enfin à mettre au point une riposte et j’arrose les secteur : trois obus incendiaires pour un explosif. Dans le même temps, je parviens à m’extraire des débris du pylône, et j’avance en crabe pour dissimuler mon flanc droit mis à mal. Le moteur de l’hovertank me fait connaître son mécontentement par des à-coups violents.

Deux roquettes à nouveau. J’en évite une, mais je perds à nouveau quelques fenêtres d’interface. Je suis quasiment borgne à présent, et franchement boiteux. J’envoie le signal de détresse standard et un rapport de situation, demandant une frappe tactique sur la zone dès que j’aurais mis les voiles.

Mine ! Avec mes capteurs en rideau je ne l’ai pas vue venir. Tout le blindage inférieur explose en même temps, me faisant faire une embardée qui me projette contre un mur. Encore deux salves de deux roquettes qui me frappent sur le flanc droit, là où le blindage actif est mort.

Le pire, c’est que ce sont probablement des défenses automatiques.

Je n’aurai même pas vu un seul Drazyl.

samedi 28 octobre 2017

Vert paradoxe

Je suis donc allé causer de Hulk, la série télé au Comic Con pas plus tard qu'hier.



Et je me dis qu'il fallait que vous fasse profiter de quelques paradoxes à ce sujet, que j'ai en partie évoqués vite fait pendant la table ronde.

Le producteur de la série, Kenneth Johnson, tenait à s'éloigner autant que possible du comic book pour toucher un plus large public (à l'époque, ça avait d'ailleurs du sens tellement les comics avaient mauvaise presse). C'est d'ailleurs la raison officielle pour laquelle Bruce Banner devient David Banner dans la série : éviter les allitérations popularisées par Stan Lee (mais plus anciennes que lui, vu qu'elles remontent au moins aux vieux Superman, avec Lois Lane, Lex Luthor, Lana Lang, etc.)

Son inspiration, du coup (outre des séries formulatives comme Le Fugitif ou Kung-Fu, voire le film Un Homme est Passé), ce furent les Misérables de notre Totor national. La dynamique du Valjean, colosse sympathique injustement pourchassé par Javert lui semblait riche de possibilités dramatiques.

Premier paradoxe : en voulant s'éloigner des comics, Johnson se vautre dans le roman populaire du XIXe, une des matrices qui ont largement donné leur cadre aux comic books de super-héros. Et donc, il duplique exactement la démarche de Bill Finger et Jerry Robinson quand ils ont recyclé l'Homme Qui Rit pour en faire le Joker*.

Le deuxième paradoxe vient de l'acteur choisi pour incarner Hulk. Si Richard Kiel (connu à l'époque pour être un super-vilain très comic book de la saga James Bond) avait été embauché, puis remercié, c'est Arnold Schwarzennator qui fut contacté ensuite. Comme il était occupé à autre chose, il proposa un de ses vieux copains de salle de muscu, le jeune Lou Ferrigno, qui se du coup trouva associé pour l'éternité à l'image du titan vert.

Et comment Lou Ferrigno était-il devenu cette montagne de muscle ? En se mettant au culturisme pour compenser un terrible handicap (il est sourd depuis sa petite enfance), ce qui est un parcours complètement marvellien de héros façon Stan Lee !

Chassez le comic book par le petit écran, il revient par la lucarne !





Plus d'infos sur la série sur le site de David Lit.

*Et si le super-héros nait déjà dans le roman populaire avec Edmond Dantès et le Prince Rodolphe, le super-vilain naît avec le retcon du Cardinal de Richelieu par Alexandre Dumas, avec Vautrin, Javert et Némo, justement. Mais ça, Umberto Eco vous en parlera mieux que moi.

mercredi 25 octobre 2017

Les admirables secrets du Grand Albert (l'autre)

L'autre jour, donc, on a parlé un peu de Relativité dans le cadre de la conf sur le voyage interstellaire.

Et en y repensant, je trouve assez marrant de voir qu'en termes de "théories du complot scientifique", à côté de la Terre Plate et des Vaccins, la Relativité tient une si bonne place.

Alors, depuis un siècle ou à peu près, la Relativité Générale d'Einstein a changé notre perception du monde, réinterprétant de façon radicale ce que nous pensons savoir de la gravitation. Depuis, un certain nombre de ses prédictions ont été testées avec succès (encore dernièrement avec les ondes gravitationnelles). Elle est considérée par les spécialistes comme un ensemble "fortement corroboré". Ce qui signifie qu'elle s'approche autant de la vérité que possible dans les circonstances présentes et avec les moyens dont nous disposons. Ce qui ne signifie pas qu'elle soit "vraie", la science ne prétend jamais détenir la vérité absolue, mais qu'on peut faire comme si elle était vraie jusqu'à plus ample informé. Ce qui n'est pas exactement la même chose, mais cette nuance de taille échappe généralement au grand public. Comme le disait fort justement le professeur Jones, "Si c'est la vérité que vous cherchez, la classe de philosophie du professeur Tyree est au bout du couloir."

Alors cela fait déjà un certain temps que, justement, on sait que la Relativité Générale (pas la Relativité Restreinte, qui s'occupe d'autres problématiques, et qui a indirectement mené au développement de l'énergie nucléaire) ne fonctionne pas dans certaines conditions. Les astrophysiciens et cosmologistes le disent tous : à l'approche d'une singularité, les équations d'Einstein donnent des résultats mathématiquement justes, mais physiquement faux. En ce sens qu'ils produisent des quantités infinies, et que c'est toujours l'indice d'un problème quelque part. L'approximation du réel proposée par la théorie bute donc, dans certaines conditions extrêmes, sur une limite. C'est une limite de ce genre qui avait conduit Max Planck à calculer sa célèbre constante qui donna en son temps (et au corps défendant de son découvreur) le coup d'envoi d'une nouvelle physique.

Du fait de ces limites, la science cherche depuis longtemps à dépasser Einstein. Ou à le compléter. Sans y parvenir à ce stade. Il y a des tentatives prometteuses, mais qui n'ont pas atteint le niveau de corroboration expérimentale de la Relativité. Or, pour invalider ou remplacer une théorie de ce type, il faut justement expliquer tout ce qu'elle expliquait déjà, le démontrer expérimentalement, et proposer des solutions aux problèmes qui demeuraient. Ça fait beaucoup. D'ailleurs, la corroboration expérimentale de la Relativité a pris du temps. En attendant, ces pistes sont considérées comme "spéculatives" par la communauté scientifique.

Ce qui est rigolo, c'est qu'Einstein a acquis une aura de grand méchant pour une frange grandissante de fondus. Les platistes, déjà, mais aussi les adeptes de "l'univers électrique", pour lesquels ce sont des forces magnétiques qui font tenir ensemble les planètes (je n'ai pas bien compris quel serait l'intérêt de le cacher si c'était vrai, d'ailleurs).

Alors, au premier degré de ces théories, on trouve la vieille méfiance envers la "science juive" qu'on professé certains en leur temps, dont les idées ressurgissent de façon sporadique (c'est d'autant plus amusant qu'en France, après la Première Guerre Mondiale, on a vu des papiers qui dénigraient Einstein en le qualifiant de "savant allemand" pour déconsidérer son travail) (c'est là aussi qu'on peut balayer les critiques concernant sa vie privée, ou l'apport de sa première femme, qui servent à tenter de déconsidérer son travail : quels que soient ses défauts humains par ailleurs, je ne vois pas en quoi ils pourraient conduire à infirmer ses résultats scientifiques).

On convoque aussi Tesla assez souvent comme figure d'un anti Einstein. Mais vu son domaine d'activité, le vieux Nikola critiquait plutôt la physique quantique quand il s'agissait de discuter des polémiques de son temps. C'était l'appareil mathématique complètement abstrait, et en apparence décorrélé du réel, d'une ontologie, qui le gênait. Mais Tesla est de toute façon un petit chouchou des théoriciens du complot, entre autre à cause de l'ambiguité que permet l'anglais autour de "free" dans la notion de "free energy".

Mais surtout, je crois que ce qui fait d'Einstein un grand méchant commode, c'est son déterminisme. Car la Relativité Générale, en faisant du temps une dimension presque comme une autre, le fige d'une certaine façon. Il devient un élément de géométrie pure qui contraint les trajectoires de la totalité de ce qu'il contient. On pourrait croire que cela ravirait les plus gros fournisseurs de théories du complot après les néo-Nazis, à savoir les Calvinistes américains et les Wahhabites et assimilés, qui se retrouvent pas mal sur l'idée de prédestination, et donc une vision totalement prédéterminée de l'univers (vision qui émerge de toute façon de toute théologie qui postule un Dieu omniscient) (l'omniscience, encore un infini sur lequel vient buter la pensée, qui met lui-même en lumière les contradictions de la théorie qui le propose). Le problème, c'est que même si Einstein était théiste à titre personnel, sa vision d'un univers dans lequel "Dieu ne joue pas aux dés" produit une représentation théorique qui évoque celle de Laplace avant lui, dans laquelle Dieu est "cette hypothèse [qui] ne m'était pas nécessaire".

C'est peut-être cet élément-là, ce déterminisme qui se substitue à un autre et le fracasse, qui explique la haine que vouent certains bondieusards à Papy Einstein, tout comme ils haïssent Darwin pour son déterminisme biologique apparent, et Freud pour ses déterminismes psychologiques.

C'est aussi, curieusement, l'inverse de la critique envers la sociologie, qui essaie de repérer des déterminismes, quand la théorie économique affecte de croire au libre arbitre des agents du réel (mais propose des courbes de projection du futur). Le combat philosophique et épistémologique n'est donc pas entre déterminisme et libre arbitre, mais entre diverses formes de déterminismes et diverses visions du libre arbitre.


mardi 24 octobre 2017

Aller plus haut, aller plus hauuuuut

J'ai souvent de la demande pour mettre en ligne mes conférences. Le problème, c'est que pour qu'elles soient plus vivantes, je n'arrive qu'avec l'iconographie et une page de notes qui n'est en fait qu'un plan schématique avec quelques mots-clés et les dates et chiffres sur lesquels j'ai la trouille de me planter. Du coup, il n'existe pas de "texte de la conférence" que je puisse balancer tel quel. Parfois, la conférence est enregistrée, du coup on peut mettre en ligne le fichier audio, voire la vidéo. Ou alors transcrire l'enregistrement. Ce qui est un processus long et fastidieux (j'ai une telle transcription à faire pour certain faquin de ma connaissance) (oui, je pense à toi, mec) et franchement, je ne me lance là-dedans que le couteau sous la gorge (ou contre la promesse de bonnes bouteilles, des fois).

Et puis des fois, ma conférence se fonde sur des boulots précédents, notules ou articles que j'ai publiés ici et là, et à défaut de filer une transcription complète aux amateurs, cela me permet de leur donner quand même un peu de biscuits.

Pour la conférence de dimanche dernier sur le voyage interstellaire (elle a été enregistrée, mais reste à monter le fichier proprement, je vous tiendrai au courant quand ce sera posté), je peux déjà vous donner des trucs.

La première partie, sur la taille de l'univers, développait les calculs présentés ici.

Les sondes Breaktrough Starshot sont évoquées là. Tout au plus ai-je ajouté, au cours de la conférence, des considérations sur le fait que, si les capteurs sont désormais ultra compacts et légers, il va falloir quand même de grosses antennes et de l'énergie pour les alimenter si l'on veut qu'ils transmettent leur signal jusqu'à nous.



La partie sur les motorisations spatiales elles-mêmes reprenait pour partie le dernier chapitre de mon bouquin Cosmonautes ! Les conquérants de l'espace, publié il y a déjà quelques temps chez les Moutons électriques et toujours disponible (y compris en numérique).



Et j'ai également traité plus avant le sujet de l'hyperespace dans ma rubrique "Les mains dans le cambouis, la tête dans les étoiles", publié dans le n°19 de Fiction, publié à l'été 1994. (j'y utilisais hélas une formulation malheureuse à propos de l'écoulement du temps)




lundi 23 octobre 2017

Le Syndrome du Dinosaure

Bon, me voilà revenu d'Auxerre, un peu fracassé comme de juste, mais bien content d'avoir revu de vieux copains et d'avoir copieusement cochonné les pages de garde de quelques livres publiés sous mon blaze.

Mais juste avant de partir, une discussion en ligne à propos du nouveau Wolfenstein m'a rappelé un vieux papier rédigé en son temps pour l'ancien forum de Superpouvoir, et causant (entre autres) de l'utilisation du nazi comme gros méchant à tout faire :


Vous n'aimeriez sans doute pas rencontrer un dinosaure le soir au coin d'un bois. Et pourtant, vous appréciez sans doute comme tout un chacun de voir ces immenses reptiles (je dis reptile par commodité. les progrès récents de la taxinomie et de la phylogénie ont plus ou moins remis en cause ce statut et cette étiquette, au moins pour certains d'entre eux, mais tel n'est pas notre propos du jour*) dans vos BDs favorites, vos jeux vidéos ou vos films. Un gros dinosaure, bien dessiné ou bien modélisé, c'est cool. D'où le succès planétaire des Godzillas, Jurassic Parks et autres dinosaurades offertes à nos mirettes par d'industrieux industriels du spectacle.

Mais pourquoi ce succès récurrent des grosses bébêtes à écailles ? Pourquoi sont-elles cool par principe ? De nombreux psychologues (ouais, bon, j'en ai vu qu'un pour l'instant, dans un vieux magazine, et c'était il y a longtemps) (ou bien j'ai oublié) (et c'est vrai que ça doit pas sentir la rose, un dinosaure) supposent que c'est dû à la conjonction de leur aspect assez terrifiant, dédramatisé par le fait qu'ils aient tous disparu il y a fort longtemps.

Car, si physiquement le dinosaure conjugue deux facteurs qui marchent bien (le côté écailleux, donc étranger, et le côté gigantesque), il a en plus le mérite de ne plus exister. C'est pour ça que Nicolas Sarkozy** ne sera pas cool avant longtemps : il est nettement moins gros qu'un dinosaure, et il a le défaut rédhibitoire de ne pas être encore une espèces éteinte, ni même en voie de disparition (les gens aiment ça aussi, les espèces en voie de disparition, c'est pour ça que les gens aiment bien les pandas, qui sinon n'aurait aucune espèce d'intérêt : c'est gros et pas très malin, un panda, et ça ne mange même pas les gens***). Alors que les Nazis sont un méchant de choix dans les films (même sans uniforme, rappelez-vous Hans Grüber, qui joue à fond sur l'amalgame "accent un peu rugueux = Nazi"). Les Nazis sont très méchants, et ils sont éteints****. Les généraux soviétiques, c'est pareil. Les empereurs romains décadents aussi. Mais pas les terroristes islamistes, qui ne sont pas encore assez disparus : il ne viendrait à personne de les utiliser pour faire un thriller générique avec un méchant "cool".

Un méchant trop existant, trop réel, il fait trop peur pour que le mécanisme de catharsis joue à fond. L'identification est trop directe. On peut encore, du jour au lendemain, être victime d'un Sarkozy ou d'un islamiste. Alors que d'un Nazi ou d'un dinosaure, c'est déjà moins courant.

Avec un Nazi ou un dinosaure, on peut jouer à se faire peur pour de faux. Avec un Terminator aussi, parce qu'à défaut de ne plus exister, le Terminator n'existe pas encore (notons que le fait de n'exister pas encore n'est pas conceptuellement de nature à arrêter un Terminator digne de ce nom, mais passons). Ça marche d'ailleurs avec les hordes d'orcs, qui n'ont existé que dans un passé de toute façon mythique, ce qui représente une double sécurité (Un Elève Doué avait prouvé qu'on peut encore exceptionnellement tomber sur un méchant nazi dans la banlieue la plus tranquille. Avec un orc, y'a carrément moins de risque).

Pour éviter de tomber dans le cliché, néanmoins, il peut s'avérer utile de creuser d'autres menaces éteintes. Soyons créatifs. Ressortons de la naphtaline les gardes du Cardinal. L'Inquisition Espagnole. Voire même les Huns, Vandales et autres Alamans. On évitera par contre les Hygiénistes du XIXe siècle ou Jean Lecanuet. Je ne vois pas encore de moyen de les rendre cools, eux.



*en fait, c'est avant tout un problème de cladistique.

**comme je vous disais, le papier date un peu.

***et le panda a l'avantage d'être mignon. une étude a prouvé que les gens n'avaient rien à carrer des espèces en voie de disparition quand elles étaient moches.

****pareil, c'est là qu'on s'aperçoit que cet article est anciens et date d'avant la présidence Trump

vendredi 20 octobre 2017

Galactique !



Je serai aux Galactic Days dimanche, de 10 à 18 heures, au complexe sportif des hauts d’Auxerre, boulevard de Verdun. J'y dédicacerai l'île de Peter et les Dieux de Kirby, et sans doute d'autres choses en fonction de ce qu'aura prévu le libraire, et à 11 heures je donnerai une conférence sur le voyage interstellaire. Il devrait y avoir aussi une table ronde sur les littératures de l'imaginaire, et je passerai sur le stand Monolith pour participer aux présentations du futur jeu Batman.

jeudi 19 octobre 2017

Je serai Chateaubriand ou sinon ça va chier des bulles, motherfucker

Peut-être est-ce le fait de veiller tard pour finir un boulot urgent dans les temps, mais il m'est venu une idée dérangeante.

Pas forcément aussi dérangeante qu'un panty shot de R2D2, mais pas loin


Quand on examine l'œuvre de George Lucas, son côté ultraréférentiel apparait vite. Star Wars est un patchwork post-moderne qui mêle films de Kurosawa, pulps, serials de Flash Gordon, esthétique de Valérian et comics de Jack Kirby. American Graffiti est un hommage aux films des années 50 (et l'Episode One revient à cette esthétique avec ses vaisseaux spatiaux à la Raymond Loewy ou à la René Leduc). Quant à Indiana Jones, quoique réalisé par Spielberg, il porte en maints endroits la patte de Lucas, et les Aventuriers cite plus qu'à son tour le Secret des Incas avec Charlton Heston. Lucas, c'est la revanche des je cite.

Et en fait, je crois que George Lucas, il voulait être Quentin Tarantino à la place de Quentin Tarantino. Mais que comme Quentin Tarantino n'existait pas encore, du coup il n'a pas pu.

dimanche 15 octobre 2017

Débris

Non, par ce titre, je ne voulais pas parler de nos sénateurs qui prévariquent comme des gorets, mais tout simplement poursuivre, comme promis, ce que j'ai commencé cet été dans ce post : publier de vieilles nouvelles qui dormaient dans mes tiroirs. Celle-ci a vingt ans et est totalement inédite. J'y repensais dernièrement, parce qu'une expression tapée dans mon prochain bouquin faisait vaguement écho à certains trucs que je développais dans ce texte. Oh, à la relecture, il me semble maladroit, et la symbolique un peu assénée avec des moufles. J'ai résisté à la tentation de l'amender, et je vous le livre tel quel.



Débris

“Il y eut tempête d’épées et nourriture de corbeaux.”
Saga de Grettir


La neige était souillée de sang.

Deux corbeaux tournoyaient au dessus de la plaine. Les yeux mi-clos, Eghill contemplait leurs évolutions complexes. Qui connaît les tours et les détours de la pensée, et ceux de la mémoire ? Car tels étaient leurs noms, Huggin et Munnin, les yeux d’Odin parcourant le monde… L’un d’entre eux - Munnin ? - se posa à ses pieds.

Eghill tenta de se redresser mais n’y parvint pas. La lance qui l’avait transpercé lui avait ôté l’usage des jambes. Il ne ressentait aucune douleur, pourtant. Pas même de gène. Il regardait le corbeau, tentait de le comprendre. Mais le regard noir de l’oiseau n’offrait pas de prise à ses interrogations. Munnin picorait ici et là, gobant un oeil ou arrachant un lambeau de chair.

Suivant les corbeaux, des pillards se glissaient entre les corps, achevant les blessés pour leur prendre leurs armes ou leurs ceintures ouvragées. Il y avait là des Saxons autant que des Sanois, réconciliés dans leur sinistre besogne, parfois se disputant un casque ou une fibule d’acier. Eghill savait que l’un d’eux viendrait s’emparer du médaillon et se préparait à se défendre, à mériter sa place dans les halles d’Odin. Mais son bras était désormais trop faible pour brandir le glaive ; Eghill perdait trop de sang. Peut-être le pillard n’aurait-il même pas à le tuer…

- Je te salue, Eghill Skaldaspillirson.

Eghill leva péniblement la tête vers l’arrivant. Il avait parlé en Danois, mais portait le costume fourré des Saxons d’Angleterre. L’homme s’accroupit au pieds du blessé et commença à l’examiner.

- Je n’y survivrai pas, je le sais.

- C’est ce qu’il me semble, mon frère. Et tu as quelque chose qui dès lors me revient.

Eghill frémit. Ainsi, le médaillon resterait dans la famille, à défaut de rester dans le clan.

- Pourquoi le veux-tu, banni ? Quelle valeur saurait-il avoir pour un homme chassé de ses terres, déchu de son nom ?

- Déchu de son sang, c’est cela que tu veux dire, Eghill ?

- Je ne le crois pas. Même combattant sous la livrée des Saxons honnis tu demeure mon frère, Brodir.

Une clameur retentit au loin. Brodir se redressa et jeta un coup d’oeil derrière lui, puis se tourna à nouveau vers son frère.

- Sache que c’est ton camp qui a gagné, Eghill. Les saxons sont en déroute.

Eghill tenta à grand peine d’esquisser un sourire.

- Mais c’est toi, le vaincu, qui te tiens debout malgré la défaite honteuse. Moi, je soupe ce soir chez Odin.

Sa poigne se desserra et il laissa tomber son épée. Le corbeau vint se poser sur la garde et le regarda d’un œil critique. Brodir tenta de le chasser du revers de la main, mais l’oiseau resta là, impassible.

Un cavalier passa au loin, brandissant un étendard à tête de dragon. Un Franc, peut-être, sans qu’on sache ce qu’il pouvait venir faire là, ou un Danois exhibant une prise de guerre. Brodir passa la main sur le front brûlant de son frère.

- Il est triste que ce soir nous ayons combattu dans des camps ennemis. La guerre est un jeu martial tant que le frère ne se dresse pas contre le frère. Là, elle se fait sombre et porteuse de mauvais présages.

- Les frères ressentaient-ils de la haine en combattant, Brodir ?

- Non. Je prie Odin que non.

- Alors elle n’est que jeu, comme l’étaient nos batailles dans le fjord. Qui l’a emporté, cette fois ?

- Je te l’ai dit… Ton camp… Non, pardonne-moi.

- Tu m’as compris. Le médaillon de Skaldaspillir, qu’il tenait de Skirnir, reviendra au dernier de ses fils.

- Un fils qui l’a renié.

- Le médaillon reviendra à son meurtrier. Peut-être vaut-il mieux qu’il en soit ainsi, finalement… Brodir. Mon frère.

Eghill ferma les yeux et se détendit. Son frère le veilla quelques instants, puis prit le médaillon. Il se releva et s’éloigna à pas lents. Le corbeau le suivit à peu de distance. On aurait cru qu’il se lasserait vite, mais quand Brodir atteignit les collines l’oiseau était toujours là.


vendredi 13 octobre 2017

Du haut de ces murs vénérables, le Cardinal vous contemple

Bon, reviendu de ma petite intervention à la Sorbonne, aux côtés de ces forts estimables camarades que sont Jean Depelley, Alain Delaplace et Mickael Géreaume pour causer de Jack Kirby, le ze king de les comics. Merci d'ailleurs à Guillaume Prevost pour cette opportunité de causer d'un sujet qui nous tenait à cœur à tous dans cette institution prestigieuse.

Bref, nous nous sommes retrouvés sous le regard sévère du Cardinal de Richelieu (le premier vrai super-vilain de l'histoire de la littérature, grâce à Monsieur Alexandre D. de Villers-Cotterêts, ce qui nous a semblé curieusement approprié) pour la première conférence consacrée par la vénérable institution à un auteur de comics. Que de chemin parcouru depuis le premier mémoire de maîtrise consacré à ces sujets il y a 25 ans (si jeune Mabuse, il était signé par un certain Jean-Marc Lainé, qui a continué à sévir dans ce domaine par la suite) (son bouquin sur Stan Lee est en vente dans toutes les librairies) et du coup nous étions tous un peu émus et tendus.

Plutôt que de résumer mon intervention (à base de fins du monde, de batailles eschatologiques originelles et de comparaisons avec Tolkien), je vais vous faire part d'une astuce de vieux briscard pour ce genre de colloque où l'on arrive en mode terrorisé. Garder sa contenance est primordial. Et il suffit d'un rien pour la perdre. Genre partir dans une boucle à répéter un argument déjà donné trois minutes avant, se décaler par rapport à son iconographie, louper un enchaînement, etc.

L'astuce, et les assistants hier (et à d'autres confs) l'auront peut-être remarqué, c'est quand on bugge, de se racler la gorge, éructer un "scusez-moi", prendre le temps de se servir un verre d'eau et de la boire. Les cinq à huit secondes permettent de se remettre dans le fil, ou de balancer un "par ailleurs" qui permet d'enchaîner sur tout à fait autre chose sans que ça ait l'air random.

Bon, c'était cool, et le public était super avec plein de questions intéressantes. Merci à tout le monde !

mardi 10 octobre 2017

Végétations

L'ami Sébastien Célimon causait tout dernièrement de Vegeta sur son blog pop culturel. Il s'interrogeait sur la popularité durable de ce personnage pourtant conçu pour être antipathique. Pour ceux qui ne le connaîtraient pas, Vegeta est un personnage de Dragonball Z, apparu au départ comme méchant, puis rejoignant les héros sans pour autant se départir d'une morgue et d'un mauvais caractère à rendre jaloux un Alan Rickman des grands jours.

C'est lui, pour faire simple.

Moi, de mon côté, j'ai toujours eu comme un menu souci avec ce super-saiyan (pour en savoir plus long sur les super-saiyans, n'hésitez pas à consulter ce petit article que j'avais commis il y a quelque temps), dès que je l'ai découvert à l'occasion d'une diffusion de Dragon Ball Z à la télé. Quand son nom a été prononcé, j'ai éclaté direct d'un rire tonitruant. Parce que pour moi, "Vegeta" ça renvoyait à un truc très précis et beaucoup moins bad-ass qu'un super-saiyan. Vegeta, pour moi, il a forcément la tête de ce cuisinier rigolard dont la toque ornait les boites en fer de cette épice bonne à tout (soupe, sauce, rôtis, rails à la sauvette après une cuite au rakija) que toutes les cuisinières yougoslaves connaissaient bien. Maintenant, signe des temps, le bazar est vendu dans des sachets mous, bof, et le cuistot a des joues plus roses avec un dégradé photoshop moche, mais en vrai, Vegeta, pour moi, c'est ça. Forcément, j'ai du mal à prendre le guerrier au sérieux.

bon, lui, je l'imagine pas avec la voix d'Eric Legrand


lundi 9 octobre 2017

Bouffer du Lyon

Bon, le week end aura été tendu. Très agréable, mais voué à la cavalcade. Un atelier samedi midi, un cours en début d'après-midi (pas dans la même ville) puis une conférence (dans la même ville que l'atelier) puis TGV, puis assister à une improbable partie de jeu de rôles, puis visiter accidentellement Lyon By Night et le tunnel de la Croix Rousse, puis dormir (un peu) puis tourner en rond dans Villeurbanne, puis dédicacer et participer à une table ronde, puis revenir. Ouf. On peut dire que je je n'aurai pas eu le temps de m'ennuyer. (encore merci à la médiathèque Visage du Monde, et à l'organisation d'Octogônes)

Et en fait, si. Au retour, dans le TGV. Parce qu'avec la fatigue cumulée depuis plusieurs semaines plus ce week-end en mode Jack Bauer, je n'étais plus dans un état de nerfs me permettant de lire posément dans le train, ni de roupiller.

Donc, je me suis ennuyé.

Dans l'économie actuelle, dite "de l'attention", l'ennui en tant que tel ne trouve plus sa place. Plus qu'un ennemi à abattre pour les marchands de temps de cerveau disponible, l'ennui est un vide dont ils semblent avoir horreur et qu'ils comblent avec des besoins. Ou qu'ils ouvrent sur des besoins, peut-être, créant une forme d'aspiration. Mais nous leur avons facilité la tâche en prenant plein de mauvaises habitudes, en allumant la télé à tout bout de champ ou en blindant nos ustensiles nomades de "passes-temps". Du coup, nous n'avons plus l'occasion de nous ennuyer.

Pourtant, quand il est convenablement domestiqué, l'ennui peut s'avérer autre chose qu'un gouffre vide. Dans bien des mythes des origines, le gouffre est le lieu du chaos fécond d'où peuvent sortir des mondes (et des monstres, d'où l'importance de le domestiquer). Je ne répéterai jamais assez ce que ma carrière doit à l'ennui généreusement prodigué par le système scolaire (puis par le monde de l'entreprise, avec ses tâches absurdes et répétitives, même quand d'aventure elles étaient qualifiées), qui m'a permis de bâtir des histoires et des mondes.

Comme je le disais, je sors d'une période très occupée. Je ne m'ennuie pas. Redécouvrir le goût de l'ennui sur mon fauteuil inconfortable de TGV a eu un côté surprenant.

Et j'en ai profité pour repenser à une plainte formulée un peu plus tôt dans la journée. Je n'ai pas le temps de m'ennuyer, mais ça fait quelques semaines que j'ai eu très peu de temps pour écrire. Oh, j'ai écrit quand même, j'ai même bouclé une nouvelle que j'avais promise à un anthologiste il y a déjà quelques mois. Mais ça fait quelques semaines que je calais sur mon prochain roman. Depuis, précisément, le début de cette période où je n'ai absolument pas eu le temps de m'ennuyer.

Coïncidence ? Je ne crois pas.

Non que j'écrive seulement parce que je m'ennuie. Mais parfois, quand mon écriture bute sur les chausses-trappes de mon récit, il faut que je le pense, mon roman. Trouver des solutions à des problèmes narratifs demande de prendre le temps de les nommer, de les décortiquer, de les retourner dans sa tête, de se projeter dans les situations.

M'emmerder dans ce train m'aura permis, en une heure de cogitation, de trouver si ce n'est une solution, tout au moins une piste me permettant d'avancer. Une heure pour résoudre une truc sur lequel je bute depuis au moins deux mois, parce qu'au départ, j'ai contourné le problème et poursuivi sur des séquences qui n'étaient pas impactées par le segment qui posait souci, même si elles étaient postérieures dans le récit. Mais ces contournements ne permettent d'avancer que jusqu'à ce qu'il ne soit plus possible de biaiser : il arrive fatalement un moment où tous les fils narratifs se regroupent, et où la suite dépend aussi de la séquence pas encore bouclée. Et là, il faut s'y attaquer de front.

Ça demande du temps de cerveau disponible. Impossible à trouver chez soi quand on a trop de boulot.  Et où plein de distractions sont à portée de la main, de ce blog aux étagères à bouquins en passant par la cuisine. Impossible à trouver dans une gare où le regard est sollicité par les étals de journaux. Un long voyage en train où l'on s'emmerde sec, dès lors, c'est idéal.

vendredi 6 octobre 2017

Asinus asinum invocat

J'ai une confession à faire. Il m'arrive assez souvent d'employer de façon péjorative des expression du genre "c'est un âne", "quel âne bâté" ou, sur du métal de dernière catégorie "c'est tout juste bon à ferrer les ânes", en appuyant le "â", d'ailleurs. Et c'est complètement idiot de ma part, parce que l'âne est un animal que j'aime beaucoup. Un âne bien traité est un animal très doux, très sympa, et pas du tout aussi têtu que ne le veut la sagesse populaire (en fait, ce sont surtout les mulets qui sont têtus). Bon, je dis bien traité, parce qu'enfant, j'avais une trouille bleue des ânes vu que le premier que j'aie vu de près était un âne assez psychopathe (mais malin, hein : le grand oncle, quand il allait voir ses vignes, se juchait dessus, laissait l'animal faire le chemin pendant que lui-même faisait sa sieste. L'à-coup de l'arrêt du bestiau suffisait à le réveiller une fois arrivé. c'était bien rodé) (mais si on n'était pas le grand oncle, fallait pas passer à portée de la bête) qui fait que ce n'est que bien plus tard, quasiment à l'âge adulte, que j'ai rencontré des ânes normaux et que j'ai appris à les apprécier.

Du coup, j'ai un peu honte quand je qualifie quelqu'un d'âââne. J'en profite pour demander pardon à mes amis les ânes, qui valent beaucoup mieux que les gens que je traite ainsi.

jeudi 5 octobre 2017

Permission de sortie

Samedi, je donne deux interventions à la médiathèque Visages du Mondes de Cergy le Haut :

à 11 heures, un atelier BD.
à 16 heures, une conférence sur l'histoire des comics.

Dimanche, je serai à Octogônes, à Lyon, pour dédicacer l'Île de Peter et participer à 14h une table ronde sur le jeu et l'imaginaire, avec Peter Watts et Davy Athuil, modérée par le Vil Faquin.

Si vous avez au passage des questions à propos du jeu de figurines Batman : The Board Game que prépare Monolith, ce sera l'occasion de me les poser !



(et Jeudi prochain, tous à la Sorbonne pour la conférence Kirby)

jeudi 28 septembre 2017

Rapido

J'ai démonté ce matin l'expo de Conflans, c'est déjà fini. Pour la petite histoire, ça ressemblait à ça :



30 panneaux explicatifs, richement illustrés, avec en plus des bouquins, des originaux, des posters anciens, du matériel de production (un rouleau "sortie de rotative" de La Dernière Cigarette, avec les pages à plat), j'avais essayé de faire quelque chose de chouette. Les panneaux devraient tourner. J'ai quelques demandes dans la région, et si vous représentez une structure que ça peut intéresser, typiquement une bibliothèque ou une école, n'hésitez pas à m'envoyer un mot.

Merci encore à la MJC Les Terrasses, qui m'a fait confiance sur ce truc.

Par ailleurs, et j'en ai déjà parlé, je fais deux interventions samedi prochain (le 7) à la médiathèque Visages du Monde de Cergy, et le lendemain je participerai à une table ronde à Octogônes, à Lyon. Un libraire m'y accueille, donc je pourrai dédicacer des choses, principalement de l'Île de Peter, je pense.

Et le jeudi suivant (le 12, donc), mini colloque à la Sorbonne, où l'on discutera du King.


Et y aura un peu de bouquins à signer pour qui en voudra.

dimanche 24 septembre 2017

Soirées japanime

Pour diverses raisons, je me suis revu ces derniers temps pas mal de films d'animation.

Et, dans le tas, ce ouiquende, deux de ceux que j'ai le plus revus dans ma vie, mais que je n'avais pourtant pas revus depuis un bail. Akira, de Katsuhiro Otomo, et le deuxième Patlabor, de Mamoru Oshii.

Akira, c'est même le film que j'ai le plus vu en salle. Parce qu'à l'époque de sa sortie, il représentait une telle déflagration dans le paysage que j'ai trainé plein de gens au petit cinoche, près de Ballard, qui l'a passé pendant plusieurs mois. Il reste baffesque, que ce soit sur le plan technique, pour sa musique énorme, pour sa montée graduelle du caniveau jusqu'au cosmique pur et pour ses scènes bien dérangeantes et bien plus fines qu'il paraît comme le cauchemar des nounours (où la charge de terreur et de dégoût s'inverse brutalement, nous ouvrant magnifiquement sur la caractérisation des personnages).

En ce qui concerne Patlabor 2, j'en avais causé un peu ici, mais c'était surtout à l'occasion de mon visionnage du troisième volet. Alors, pourquoi Patlabor 2 demeure un de mes films de japanime préféré ? Parce qu'Oshii y contourne les limitations de son budget en mettant le paquet sur la narration pure, avec des effets de mise en tension incroyablement efficace, une très belle bande son (Kenji Kawaï, quand même) et un discours bien vachard sur le confort des sociétés industrialisées, confort factice acquit au prix du sang des autres. Et puis les scènes d'occupation militaire sont épatantes, combinant violence symbolique et mise en scène paisible et contemplative avec un effet de de contrepoint très costaud.

J'avais à l'époque évoqué la folie qui dévore les antagonistes dans chacun des trois longs métrages. Un autre détail m'a frappé en revoyant le deuxième : une logique qui n'est pas seulement l'esprit de groupe contre l'aliénation du solitaire, mais le réseau de loyautés personnelles et croisées d'un groupe soudé face au solitaire qui manipule des gens sous ses ordres, mais dans un rapport à sens unique. Mais si la folie du solitaire s'accompagne d'une forme de génie (qui lui est d'ailleurs reconnue), c'est la cohésion des petites gens qui permet de lui tenir tête. En cela aussi, Oshii a un côté gaucho.

vendredi 22 septembre 2017

Fierté professionnelle

J'ai vu passer, dans le métro, des affiches pour un prochain dessin animé qui s'appellera "Superslip".

Alors soyons clairs, je ne revendique pas l'invention du mot : il traînait depuis des années dans les milieux traductionnels traductatoires tra, et puis merde, dans le Trad Pack, et je serais bien en peine de dire qui l'a trouvé, celui-ci. Autant, "Encapés", qui a été pas mal utilisé au moment de Civil War, il était de moi, autant "Superslip", bien malin qui pourra dire d'où il sort (si, de dessus un superpantalon, je sais).

Pourtant, j'ai travaillé dur à le populariser, notamment dans le cadre de ma traduction de la série de comics The Boys (qui annoncée en série TV pour prochainement) (ça va être croquignolet, ça, encore).

Et du coup, je me dis que si le mot "superslip" est devenu mainstream au point d'être affiché sur les murs de Paris, c'est un peu grâce à moi.


mardi 19 septembre 2017

Sur la route de Memphis

Alors je suis plongé depuis quelques jours dans la lecture studieuse d'un bouquin que je voulais depuis longtemps : 1177 avant J.-C., le jour où la civilisation s'est effondrée, d'Eric H. Cline. S'il traite de sujets que je connais déjà pas mal (la transition bronze-fer, l'invasion des "peuples de la mer", l'historicité de la Guerre de Troie, etc.), il les approfondit et surtout croise pas mal de trucs, dans l'idée de brosser un tableau global d'une période de crise, en évitant les explications mono-causales.

C'est là-dedans que j'ai trouvé les références de l'autre jour aux flammes précédant les armées (là, j'arrive à son chapitre sur l'Exode, et curieusement il ne fait pas le rapprochement qui moi, m'a sauté aux yeux direct, alors qu'il cite pourtant la colonne de flamme des Hébreux), et je prends plein de notes dans tous les sens. Ça servira forcément un jour.

Et puis, au détour d'une page, hop, l'auteur me résout un mystère qui me chagrine depuis que je suis tout petit.

Vous qui me connaissez depuis longtemps (les autres, c'est l'occasion de l'apprendre), j'attache du sens au fait curieux que plein de noms de peuples que nous utilisons n'ont rien à voir avec la façon dont ces peuples se nomment eux-mêmes. Les Gallois, les Finnois, les Grecs ou les Allemands ne se donnent pas ce nom à eux-mêmes. Et pour les Egyptiens, c'est pareil. L'ancien nom du pays, c'est Misraïm (toujours en usage, d'ailleurs, sous la forme Misr ou Masr), et les Coptes, quant à deux, l'appellent Kimi ou Kemi, qui est aussi une forme très ancienne.

La question qui me taraudait, c'était où les Grecs (pardon, les Hellènes) avaient été chercher ce nom d'Egyptiens dont ils affublaient les Misraïtes. D'où sortait le mot ? Eh bien, au détour d'un paragraphe sur les tablettes en linéaire B de Crète et de Pylos, M. Cline nous l'explique. Donc je fais passer le truc à ceux que ça pourrait intéresser.

En linéaire B, on trouve parfois des références à des personnages qualifiés de "mi-sa-ra-jo" (le linéaire B est une écriture syllabique) (elle transcrit une forme archaïque de la langue grecque, celle qu'ont dû parler les modèles d'Agamemnon, Achille ou Ulysse). "Mi-sa-ra-jo", vous l'aurez deviné, c'est tout simplement "l'homme de Misraïm", l'Egyptien. En grec mycénien, on appelait donc les Egyptiens par le nom qu'ils se donnaient eux-mêmes, à une époque où les échanges commerciaux entre les deux pays étaient apparemment intenses. Mais l'on trouvait aussi, par moment, un synonyme, "a-ku-pi-ti-jo", qui est bien sûr la forme ancienne de notre mot "égyptien", et qui a probablement fini par supplanter la forme correcte après l'effondrement de la civilisation mycénienne, quand les échanges se sont brutalement taris, et que le terme le plus exact de deux s'est perdu faute d'être confronté à l'expérience réelle de rencontres avec un "misarajo".

Mais d'où sortait cette deuxième forme, "akupitijo" ? Eh bien Cline le rapproche de l'ougaritique (une langue parlée dans le Sud de la Syrie, et c'est à Ougarit qu'a été inventé l'alphabet, soit dit en passant) "hikupta". Et vous me direz qu'on n'a fait que déplacer le problème. D'où les habitants d'Ougarit ont-ils été tirer ce mot ? Apparemment, du nom qu'ils donnaient aux habitants de la ville de Memphis, ancienne capitale de Misraïm. Ce qui ne fait une fois encore que déplacer le problème. Mais comme ce n'est pas un problème que traite Cline (ce n'est l'objet ni du chapitre, ni du bouquin), il s'arrête là.

Mais du coup, j'ai décidé de creuser encore un peu plus, et voilà enfin la solution du machin. La ville, à l'époque, s'appelait Men-Nefer (ce qui a donné en grec Memphis) mais aussi Ankh-Taouy, et c'est peut-être de cette dénomination-là que vient "hikupta", par le jeu des déformations phonétiques en passant d'une langue à l'autre. Le nom semble provenir d'un jardin contenant un "arbre de vie", et là encore, y aurait à creuser des trucs bibliques, mais c'est pas le propos du jour.

Enfin voilà. Je trouve ça toujours rigolo, d'aller rechercher les vraies origines des ces mots qui nous semblent tellement évidents qu'on n'y fait plus attention, et qui pourtant sont chargés d'histoire (et démontrent, par leur simple persistance, l'existence de réseaux commerciaux complexes en des époques très reculées).

dimanche 17 septembre 2017

Fight, King Size !

J'en ai causé l'autre jour, jeudi 12 octobre je participerai à un mini-colloque sur Jack Kirby, aux côtés de Jean Depelley (auteur de la biographie monumentale du King), Mickaël Géreaume & Alain Delaplace (Kirby and me), et moi.







Je note qu'il y a une billetterie. L'entrée et gratuite, mais il faut réserver. Je vous encourage donc à le faire.




Ce soir on vous met le feu

Puisque c'est le Jour du Seigneur*, je vais en profiter pour revenir sur un détail rigolo.

Peut-être vous souvenez-vous que, dans l'Exode, le Peuple était précédé dans le désert par une colonne de flammes qui lui montrait le chemin (le peuple n'est pas malin : il aurait compris plus tôt que la colonne le perdait délibérément, il aurait peut-être mis un peu moins de quarante ans à arriver à destination) (c'est un peu "Mamie n'a pas mis son GPS à jour", cette histoire). Classiquement, pour l'Histoire Sainte, cette colonne de feu (et la colonne de fumée qui va avec) est un miracle de Dieu, tout ça, comme la manne, l'armée égyptienne engloutie dans la Mer Rouge et ainsi de suite.

Tiens, parlons-en, de l'armée égyptienne. Parce que cette image d'une troupe précédée par les flammes, elle apparaît à plusieurs reprises dans des textes égyptiens de la fin de l'Âge du Bronze. Parfois de façon apparemment littérale (des peuples barbares brûlant tout ce qu'ils rencontraient devant eux), soit d'une façon plus métaphorique, dans les récits de campagnes des pharaons, où le sens est un peu moins clair, mais le grand roi se vante d'avoir été précédé par le feu.



Au fur et à mesure de ces occurrences égyptiennes, j'en vins à concevoir une petite théorie que je vous soumets, du coup.

La fin de l'âge du bronze fut une période de troubles dans tout le bassin oriental de la Méditerranée, et les descriptions de troupes barbares détruisant des villes s'inscrivent dans ce contexte, troubles qui coïncident apparemment avec l'installation des Hébreux au pays de Canaan (le terme "Palestine", incidemment, provient des Philistins, peuple ayant débarqué à peu près vers la même époque en provenance semble-t-il de la Mer Egée).

Mais si les événements décrits dans l'Exode sont censément contemporains de ces armées précédées de flammes, sa transcription est plus tardive. C'est le même cas que pour l'Illiade : événements datant selon la tradition de cette époque de transition, mais transcrits par Homère au moins trois siècles plus tard. La colonne de flammes de l'Exode ne serait-elle pas une sorte de fossile linguistique ou poétique, le rappel qu'à la fin de l'âge du bronze, une description d'armée incluait celle des flammes qui la précédaient, au même titre que le "bouclier haut comme une tour" d'Ajax, dans l'Illiade, n'existait déjà plus dans le faits au moment où l'Illiade est censée se dérouler, et encore moins à l'époque d'Homère ?

Ça vaudrait le coup de vérifier, un jour, si de telles descriptions perdurent dans les récits de campagne égyptiens datés de l'âge du fer.







*en fait, si j'en parle aujourd'hui c'est juste parce que je suis tombé là-dessus tout récemment

samedi 16 septembre 2017

Bas de chausses

Ça commence à peler grave. J'envisage très sérieusement de remettre des chaussettes quand je suis chez moi (c'est intéressant, hein ?).

Et d'un coup, je repense au vieil Albert. Einstein. Vous savez, le moustachu tellement obsédé qu'il voyait des courbes partout.

Einstein a dit : "du jour où j'ai compris que les chaussettes ne servaient à rien, j'ai totalement cessé d'en mettre".

Et là, pourrait-on dire, c'est le drame.

Parce qu'en effet, Einstein ne portait pas de chaussettes, même quand il donnait des cours à Princeton. Un personnage du roman Au dessous du volcan pourrait dire "que hombre" en le voyant, quoi.

Le gros problème, ce n'est pas la présence ou l'absence de chaussettes aux pieds, en ce qui me concerne, mais le fait que du coup, au lieu de mettre des chaussures, il portait de ces infâmes sandales de cuir façon Birkenstock. Alors vous pourriez me dire (à bon droit) ça pourrait être pire, il aurait pu porter des chaussettes AVEC ses sandales. Mais bien heureusement, la déchéance du personnage n'est pas allée jusque là (ça aurait pu, hein : sa langue maternelle, c'était quand même l'allemand).

Bref. à ma connaissance, papy Albert a été le premier à porter ce genre de sandales autrement qu'avec une toge/couche-culotte façon Gandhi. D'une certaine façon, il a contribué à rendre respectables ces horreurs, ouvrant la voie dans les décennies suivantes à tout ce que les universités comptaient de psychiatres hippies et de gauchos va-nu-pieds (c'était avant qu'Ivan Illitch popularise l'idée de médecins aux pieds-nus, qui constituent je crois le stade suivant de cette évolution).

C'est une très lourde responsabilité qui pèse sur les épaules d'Einstein. Pire que celle du développement des armes nucléaires : la fameuse lettre à Roosevelt, même s'il l'a signée, était essentiellement due à son collègue Leo Szilard (à sa place, un type portant un nom de super-méchant dans Heroes m'aurait demandé de signer un document pareil, je me serais méfié).

Donc voilà. Dites non aux sandales, avec ou sans chaussettes.

mercredi 13 septembre 2017

Publish or perish

Un petit mot sur mes sorties de ce mois-ci. Essentiellement de la traduction.

La nouveauté, c'est le comics book Silent Hill : Rédeption, chez un nouvel éditeur, Mana Books.

L'évènement, c'est le Supergods de Grant Morrison, qui sort enfin dans la collection Fantask. J'ai rendu la trad y a quoi ? Deux ans ? Je ne sais pas ce qui les a retenu comme ça.

Après, chez Urban, vous pourrez trouver dans les bacs les tome 2 de New Gotham et d'Injection (petite série bien sympa qui fait la synthèse des fixettes de Warren Ellis) et le tome 1 de Flash Rebirth.

Et sinon, j'ai commis quelques papiers dans Geek le Mag. Donc un gros dossier sur Thor Ragnarok qui déferle bientôt sur nos écrans, avec notamment l'interview d'un des concepts artists du film. Un vieux copain avec lequel j'avais justement bossé jadis sur un comic book, mais aussi… sur le Ragnarok. La boucle est bouclée, donc !


mardi 12 septembre 2017

Exposure

J'en parlais l'autre jour, mais la MJC Les Terrasses, à Conflans Ste Honorine (c'est en haut de l'avenue du Pont, à la sortie de la RN, vous pouvez pas la louper) organise une exposition sur la bande dessinée. Et m'a demandé de la concevoir et de la mettre en œuvre.

Je fais l'accrochage aujourd'hui et demain, et je ne suis pas rassuré. C'est la première fois que je me lance dans un truc pareil. Histoire de bien me mettre la pression, ils l'ont intitulée "La Bande dessinée… selon Alex Nikolavitch", et je vous jure que ce n'est pas moi qui ai choisi ce titre.

Du coup, j'ai essayé de faire ça simplement : une salle avec une rétrospective de l'histoire de ce média, et une autre sur le processus de création. Ça n'a rien de complet ni d'exhaustif, ça se veut une introduction.

Et il y a un vernissage samedi 16 septembre à 17 heures. Si vous êtes dans le coin, vous êtes les bienvenus.

lundi 11 septembre 2017

Ceux qui vont rester vous saluent bien

Une discussion récente autour de The Leftovers, la série écrite par Damon Lindelof, m'a conduit à expliciter un ou deux trucs. Et comme ça prolonge une réflexion que j'avais entamée dans Apocalypses ! Une brève histoire de la fin des temps (encore une toute petite poignée d'exemplaires dispo chez un éditeur évoquant Méchoui 100.000 volts, profitez-en tant qu'il en reste), je me suis dit que j'allais remettre ça en forme et vous l'expliciter.

Ça faisait un certain temps que pas mal de gens me disaient le plus grand bien de The Leftovers. Ça m'embêtait déjà parce que c'est signé Damon Lindelof. Et déjà, ça me ferait mal que ce type-là fasse quelque chose de bien dans sa vie. De "pas pourri", pourquoi pas. Mais de bien, c'est comme imaginer qu'Eric Ciotti puisse un jour dire un truc intelligent, dire que c'est de la science fiction serait insulter gravement la science fiction. Mais pour les besoins de la démonstration, on laissera de côté le fait que le mec ait trempé dans Lost, Cowboys vs Aliens et Prometheus. (Lindelof, je veux dire. Ciotti n'a rien à voir avec Prometheus, il ne peut pas avoir tous les défauts non plus, cet homme-là)

Comme j'ai OCS et que la série est dispo dessus, j'ai testé. Bon, ce que j’ai vu de The Leftovers m’a emmerdé. Ce qui n'a aucune importance, en fait : plein de séries qui ont cartonné ont échoué à m'intéresser et à m'y accrocher : Friends, Lost, 24, Prison Break* et j'en passe, ce sont des trucs dont les gadgets narratifs et les ficelles me semblent surfaits, et dont les personnages me sont globalement antipathiques. Si c'était ça, mon problème avec The Leftovers, je n'en parlerais même pas, d'ailleurs.

Ce qui me gène, c'est quand même que le pitch du truc soit basé sur ce qu'on appelle en français "le ravissement", faute de mieux, et que les Américains appellent "Rapture". Il s'agit d'un dogme religieux selon lequel, en préambule de l'Apocalypse, les "justes" seront enlevés au ciel et n'auront pas à assister au déchaînement de la colère de Dieu. C'est une doctrine née dans les milieux "évangéliques" qui font tache d'huile depuis quelques années dans le monde, mais qui sont quand même essentiellement un phénomène américain : c'est la mouvance des télévangélistes, des "born again christians" et du "prosperity gospel", qu'on peut considérer en première approximation comme une forme dégénérée du calvinisme.

Alors, pour commencer, le "Rapture", ça n’a rien de biblique, c’est une interprétation complètement distordue d’un passage pas clair d’une épitre de Saint Paul, 1 Corinthiens 15:51 si vous voulez voir de quoi il s'agit, et à l'arrivée, c’est une interprétation très libre et hyper pas solide sur le plan doctrinal.

Après, me direz-vous à raison, les gens ont le droit de croire à ce qu'ils veulent et même de le mettre en scène dans des fictions. Et globalement, je suis d'accord. Mais il y a ici une histoire de contexte, qui mérite qu'on s'y arrête.

Pour nous Européens (bon, je sais que je suis lu aussi un peu aux US et au Canada, si j'en crois les stats du blog, mais le gros de vous autres, c'est du local, du Français ou du Belge), le Rapture est une croyance complètement exotique, qui n'a aucun équivalent dans le Christianisme traditionnel (Catholique, Orthodoxe ou Luthérien). Aux Etats-Unis, si c'était au départ une croyance marginale, elle semble avoir gagné pas mal de terrain et faire partie du paysage : même ceux qui n'y adhèrent pas savent ce que c'est.

Voir se répandre une croyance (même en apparence anodine) venant d'une frange extrémiste est toujours inquiétant. Les évangéliques US, c'est un peu l'équivalent chrétien des wahabites pour l'Islam, un truc qui se veut un retour aux sources, mais dérive sur une conception totalitaire de la religion. C'est de là que viennent les attaques sur l'enseignement des sciences, notamment, et toutes les théories d'Intelligent Design qu'on voit aussi se répandre dans la fiction**.

Par ailleurs, c'est une doctrine qui fait assez sens dans un pays qui fait beaucoup la guerre par procuration et au loin, et gère très mal les incidents sur son propre sol (je ne dis pas que la France les gère mieux, hein, c'est pas le débat du jour). Le Rapture, c'est l'assurance pour ceux qui appellent de leurs voeux l'Apocalypse (et la destruction des méchants qu'elle entraîne) (méchants dont la définition très large est encore un autre problème, disons que quelle que soit votre valeur éthique, il y a 98% de chances si vous me lisez que vous fassiez partie de cette engeance condamnée) (et les 2% restants constituent une marge d'erreur statistique inévitable) de ne pas avoir à l'assumer en la contemplant en face de trop près.

Du coup, voir une série télé grand public diffusée à l'international mais basée sur le Rapture, surtout par les temps qui courent aux US, ça me semble plus que malsain. C’est la version « grand public », vendable à l'international et moins conspirationniste de Left Behind, un truc bien perché qui a cartonné dans les milieux évangéliques sous forme d'abord de bouquins, puis d'une série de films à petit budget, puis d'un machin avec Nicolas Cage (et là, on se disait chouette, sa présence suffit à planter le truc pour de bon, mais visiblement ses pouvoirs top moumoute n'ont pas suffi).

C'est là que le fait que The Leftovers soit apparemment bien écrit qui me gène : Left Behind avait cartonné en son temps auprès d'un public acquis à son idéologie, mais demeurait globalement de la merde, c'était à ranger avec le rock chrétien et ces tentatives d'avoir l'air cool tout en vendant de la bondieuserie : ça ne marche qu'avec un public de niche, assez acquis aux idées pour pouvoir le consommer, mais pas trop, parce que sinon ce genre de divertissement est encore trop entaché des pratiques "du monde" pour être admissible chez un vrai, un pur, un beau.

Dans une logique de soft power, le succès de The Leftovers prouve qu'on a franchi une espèce de seuil.

Mais là, un peu d'histoire et de temps long. Le protestantisme, et particulièrement dans sa version calviniste, s'est constitué en réaction aux excès de l'église catholique de l'époque. Le retour à une "pureté originelle" s'est accompagné d'une volonté de dépouillement, cette fameuse austérité protestante devenue chez nous un cliché convoqué dès qu'un protestant arrive à un poste à responsabilités (rappelez-vous ce qu'on disait de Lionel Jospin). Ce côté iconoclaste (au sens religieux du terme) a induit avec le temps un déficit structurel en termes d'imagerie et de culture de l'image. Les protestants peuvent être iconiques (les Puritains font partie du folklore mondial), mais leurs dogmes ne le sont pas. Les liens entre protestantisme et capitalisme moderne (je vous renvoie à Max Weber) font par ailleurs que de nos jours, le télévangéliste de base est visuellement indiscernable du capitaine d'industrie : même costume-cravate sombre, même montre luxueuse, même coupe de cheveux ostensiblement chère. Le prosperity gospel, selon lequel Dieu récompense par la richesse, et qui fait donc du pauvre quelqu'un d'intrinsèquement inférieur sur le plan moral***, conduit aussi à cette convergence dans la mise en scène de la respectabilité.

Ça pose problème quand la civilisation devient une civilisation de l'image. Vouloir diffuser son message dans une civilisation de l'image implique de se créer une imagerie propre. Et c'est comme ça, par exemple, que dans les années 70 le film l'Exorciste, produit donc par Hollywood et donc des protestants et des juifs, emprunte une imagerie catholique pour mettre en scène le sacré. Ses exorcistes sont jésuites et portent le col romain, excellent moyens de les iconiser, de les montrer directement comme religieux. S'ils avaient été pasteurs évangéliques ou mormons, ils auraient porté un costume sombre, un cravate sombre et une chemise claire, et on aurait pu les confondre avec des représentants de commerce, et le film aurait été gâché.

C'est parce que cet imaginaire du sacré est encore inféodé à l'imagerie catholique que, dans les années 60, Anton LaVey dota son église de Satan de rituels en latin. Au moment même où l'église catholique lève officiellement le pied sur l'obsession envers Satan, ses pompes et l'Apocalypse. Comme ces obsessions demeurent le fond de commerce des évangéliques et des mouvances marginales du protestantisme américain (toutes les branches du millerisme, etc.), une église de Satan n'a pourtant de sens que dans un contexte américain. D'où paradoxe dans le paradoxe.

Du coup, faute d'imagerie propre, cette mouvance évangélique, pourtant très militante et très active politiquement, se retrouve dans une impasse. On l'a vu avec le lent grignotage des idées de droite, dans la guerre d'usure que mène Poutine, dans la diffusion des idées conspirationnistes aussi grâce à la fiction, le combat politique se mène d'abord dans l'arène culturelle.

Pour les évangéliques, ça change avec Left Behind qui, si naze soit la série au départ, trouve dans le Rapture un élément spécifique aux évangéliques qui est dramatisable, inconisable, exploitable. Un marqueur. Un moyen de faire du soft power. Peut-être que j'ai tout faux, peut-être que je me fais des idées, mais pour moi, The Leftovers, du coup, c'est un peu le même principe que ces séries TV arabes basées sur les Protocoles des Sages de Sion.



*Et par ailleurs, plein de gens de mon entourage détestent Preacher ou la deuxième saison de True Detective, et moi j'adore. C'est très bien, sur le fond, qu'il y en ait pour tous les goûts, et que Friends existe pour les adultes en carton qui sont incapables de se prendre en charge. Comment ça, je trolle ?

**J'avais écrit il y a quelques temps de ça un papier évoquant ce point précis.

***Vous pigez maintenant pourquoi je me méfie de la diffusion des idées des protestants évangéliques ? Vous voyez les dégâts ?

dimanche 10 septembre 2017

Mémoires de guerre

Le fiston a attaqué, en cours d'histoire, un module sur la "Mémoire de la Seconde Guerre Mondiale". Et râlait que la prof était pas à la hauteur, puisqu'elle avait parlé assez rapidement de "Pétain, héros de Verdun", sans mettre en perspective ce souvenir héroïque qu'avait la population avec la réalité de l'action entreprise à Verdun par le bonhomme (et j'ai constaté avec plaisir qu'il avait retenu ce que j'avais pu expliquer à l'une de ses frangines sur les fusillés pour l'exemple et autres grandes victoires de la baderne malfaisante).

Et du coup, hier, à table, on a causé de ce problème d'une mémoire historique qui vient à se figer, qui n'est plus vivante, parce que soit ceux qui ont vécu les faits n'en parlent guère (ce qui était le cas des anciens poilus en 40), soit disparaissent les uns après les autres (les poilus ont disparu, mais il ne reste plus non plus des masses de résistants et de déportés, ce qui permet d'ailleurs à des négationnistes de tout poil de s'intituler "résistants" sans que personne ne moufte plus).

Et je me suis aperçu que, du coup, moi qui suis né un gros quart de siècle après la fin de la guerre, je me retrouvais dépositaire de quelques bribes de mémoire qui m'avaient été confiés par des témoins directs. Et que, quelque part, c'était l'occasion d'en discuter.

Comme pas mal de gens de ma génération, j'ai été exposé aux souvenirs de mes grands parents, qui ne causaient pas beaucoup de la période, mais qui revenaient parfois dessus, à table généralement, pour expliquer (c'était surtout ma grand-mère qui en causait) que les topinambours et les rutabagas, c'était niet. Ils n'avaient quasiment mangé que ça sous l'Occupation, et du coup en avaient soupé pour le restant de leurs jours. Il a fallu que j'atteigne l'âge de 30 ans pour manger des topinambours et des rutabagas, du coup, le trauma étant dissipé avec la disparition progressive des gens qui avaient vécu la période, et ces légumes refaisant leur apparition ici et là.

De façon plus sérieuse, un de mes grands oncles m'avait parlé à mots couverts du STO. Il m'aidait à réviser mon allemand pendant les vacances, et l'avait appris à la dure dans ce cadre.

(là, je parle bien sûr de ma famille maternelle. mon grand-père paternel était résistant dans les Balkans, mais il en est mort, et n'a donc jamais pu me confier le moindre souvenir, et vu que je n'ai jamais vraiment parlé sa langue, j'aurais été de toute façon bien en peine de les recueillir).

Plus récemment, alors que je travaillais sur un album de BD consacré à la période, La Dernière Cigarette, je m'étais trouvé confronté au problème de décrire la libération des Camps par l'Armée Rouge en 45. On m'avait présenté un ancien déporté (le père d'une amie), qui avait vécu l'événement de l'intérieur, et qui acceptait de m'en parler.

Je lui explique mon problème, il me regarde froidement et me répond : "Libération des Camps ? Déjà, je vous arrête tout de suite. Vous n'employez pas les bons mots. Ce n'est pas comme ça que ça s'est passé."

Se sont ensuivies deux heures passionnantes, qui m'ont permis d'écrire la scène (oui, cette scène sur laquelle je coinçais ne représentait que deux ou trois pages de l'album, mais deux ou trois pages que je savais cruciales), en la réinterprétant à ma manière, bien sûr (puisque le narrateur était de l'autre côté du grillage), mais en espérant coller au plus près à la réalité de la chose.

Mon dernier témoin était un vieux toubib à qui je rendais de menus services (lui apprendre à se servir d'une boite mail, etc.) et qui à un moment a voulu savoir ce que j'écrivais. Je lui ai passé La Dernière Cigarette, et quand il me l'a rendu, il m'a dit : "j'ai quelque chose à vous montrer, parce que vous, je crois que vous saurez comprendre". Alors, il faut que je précise une chose : ce vieux médecin était la crème des hommes, quelqu'un dont toute l'attitude en toutes circonstances respirait une profonde bonté. Je ne l'ai entendu qu'une fois parler sur le coup de la colère (une colère contenue, et il avait l'excuse d'être mourant) et une fois dire quelque chose qui aurait pu passer pour méchant (une remarque en passant sur une vague connaissance commune, qui ne semblait méchante que parce qu'elle tapait très juste). Le reste du temps, il était d'une dignité et d'une gentillesse à toute épreuve. Et d'une profonde discrétion, hormis avec les gens qu'il connaissait bien.

Là, il parti chercher une boite dont il tira un cliché en noir et blanc, corné, représentant un jeune homme de l'âge de mon fils, assis sur une pierre au milieu de buissons desséchés. Sur les genoux, il tenait un fusil, et il portait des cartouchières et une besace.

"C'est moi. Dans le Vercors."

Il m'a laissé la regarder, puis l'a rangée sans rien ajouter de plus. Et en effet, cette image changeait la compréhension que j'avais de cette homme, de son attitude face à la vie et aux malheurs qui l'avaient frappé par ailleurs.

Du coup, puisqu'on parlait de cette mémoire directe qui disparaissait, je l'ai transmise à mon tour au fiston (sauf le coup des topinambours, vu que je radote sur le truc à chaque fois qu'on en mange). Bribes de ce qui m'avait déjà été transmis par bribes, mais bribes dans lesquelles subsistait, je l'espère, une étincelle de vie.