jeudi 29 septembre 2016

Mars, the bringer of war

Ah, vous les avez cliqués, mes liens idiots d'hier, hein, bande de grands malades.

C'était fait pour. C'est le "régime infaillible" qui vous a le plus motivés, je note. Faut dire que c'était le premier lien, donc après vous aviez pigé le truc. mais y a eu des clics sur tous les autre quand même. J'aurais dû monétiser le blog, tiens, ça m'aurait payé un pack de bières ou deux. Je note que celui qui vous a le moins motivé, ce sont les "orgies romaines de Ciotti". Ça se comprend. On préfère ne pas savoir, hein ? Mais il a été cliqué quand même. Petits coquins, va.

Bref.

C'est même pas de ça que je voulais vous causer aujourd'hui, mais de la présentation des projets martiens d'Elon Musk. Il annonce un lanceur pharaonique (550 tonnes de charge utile), des chiffres étonnants (trois mois de voyage aller, contre six actuellement), un projet en l'état difficilement croyable, d'autant que le calendrier prévoit un premier vol d'essai en 2022, ce qui donnerait un temps de développement nettement inférieur à celui du programme Apollo, et l'amènerait sur la planète rouge dix ans avant la projection la plus optimiste d'une mission de la NASA.

Mais Musk a déjà accompli au moins deux missions impossibles en installant durablement une société jusqu'alors inconnue sur le marché jusqu'alors inexistant de la voiture électrique de luxe, rendant la voiture électrique cool, et surtout en créant une compagnie privée de lanceurs spatiaux. Ses nombreux échecs à ce jour ne condamnent pas plus SpaceX que les nombreux échecs de la NASA à ses débuts, et ses réussites sont par ailleurs impressionnantes.

Donc même si ses chiffres me semblent délirants, c'est le genre de bonhomme que j'écoute quand même avec attention. Il annonce plusieurs changements de paradigmes techniques et des ambitions visionnaires, ainsi qu'un choix radical de trajet direct du sol terrestre au sol martien, sans assemblage d'un vaisseau en orbite. C'est ce choix technologique-là qui me chiffonne le plus dans l'affaire, parce que son option me semble la plus coûteuse et en argent, et en carburant (mais elle a peut-être un intérêt en termes de mécanique orbitale, j'ai pas le niveau en math pour en être sûr). En tout cas, il reste sur de la fusée lourde, et pas sur des lanceurs avioniques comme Virgin Galactic (qui a perdu un appareil, et l'un de ses pilotes, il y a deux ans).

En attendant, la compétition devient féroce sur le marché du vol spatial privé. On aimerait que ça fasse avancer le bazar, mais qui dit compétition dit coups tordus. Et en mettant la barre si haut, Musk a d'ores et déjà envoyé une salve féroce, s'emparant du terrain médiatique et de l'agenda. Il s'est donc probablement fait des ennemis à la NASA et ailleurs.

à suivre…

mercredi 28 septembre 2016

La huitième photo vous laissera sur le cul

Ça faisait une paye que je n'avais pas repris les transports. Depuis mon retour de vacances, y a bien un mois, je n'ai quasiment pas fait de longs trajets, claquemuré que j'étais dans mon bunker pour y pisser du texte. Depuis le temps que vous me lisez, vous connaissez le topo.

Là, deux trois courses à faire sur Paris, le genre de trucs que je ne pouvais pas récupérer dans mon patelin ni dans les patelins adjacents. Donc RER, métro, changements, tout le bastringue. Et j'avais beau avoir emmené de la lecture (Neutron Star, un vieux recueil de nouvelles de SF par Larry Niven), je n'ai pas pu m'empêcher de regarder ce qui se passait autour de moi. Les gens. Ce qu'ils font, la façon dont ils sont attifés, tout ça.

Et de temps en temps, je glisse un œil pour voir ce que les gens fond avec leur téléphone. Souvent, c'est de la causerie sur SMS. D'autre fois, des jeux (pas vu de Pokemon Go, mais un métro en mouvement me semble pas le meilleur endroit pour chasser le Pokemon). Et puis des gens qui lisent des articles à partir de leur fil fèces-bouc. Et invariablement, les titres relevaient du pur putaclic. Je suis tombé sur une mamie qui a ouvert sous mes yeux un lien intitulé "pourquoi il ne faut pas embrasser son chien".



Bon. Les SMS pour parler de rien, ça ne me choque pas. 90 % de la communication humaine est basée sur le rien (ça monte même jusqu'à 99 % dans le domaine de la communication politique et à la télévision). C'est humain. Les jeux, même idiots, c'est humain aussi. On a besoin de rebooter, des fois, de se vider la tête avec un truc complètement faisant travailler des réflexes basiques, que ce soit Candy-truc, les grilles de Puduku ou quoi que ce soit d'autre. Alors vous me direz, les articles à deux balles qu'on devine écrits et traduits par des robots à partir de mots-clés destinés à gérer du clic, ça rentre exactement dans la catégorie des trucs qui vident la tête, sont complètements idiots et sont basés sur des réflexes basiques. Mais il y a néanmoins une nuance et de taille. Un jeu ne prétend pas être autre chose qu'un jeu, un passe-temps ostensiblement vain. C'est son côté fondamentalement inutile qui le rend indispensable à l'équlibre psychique. Un article putaclic se dissimule sous les oripeaux et le prétexte de l'information, un peu comme un débat sur BFMTV ou une émission de Morandini, c'est exactement le même principe. Et l'information, c'est quelque chose qui est censé enrichir, équiper pour affronter le monde alentour. Alors que ces articles débiles n'informent de rien mais prétendent le faire. C'est comme manger du polystyrène : ça cale, mais ça ne contient pas de calories…

Oh putain… Il invente un régime infaillible, les nutritionniste le détestent.

Hum.

Bon, et encore, elle ne cliquait pas sur il s'est fait piquer le pénis par une araignée ou toutes les photos des castings de Morandini.

Mais si le lien putaclic que la mamie suivait était peut-être plus taillé pour elle qu'un truc sur les orgies romaines d'Eric Ciotti, c'était le même principe, avec le mélange de vague trouille de sentiments voyeurs un peu sales qui est à la clé de tous ces machins. Sachant que leur but est, comme leur nom l'indique, de générer du clic, et derrière, du pognon. Vous cliquez pour toutes les mauvaises raisons, ça rapporte du fric à "l'éditeur de contenu" (c'est comme ça que ça s'appelle) qui du coup produira encore plus de contenu de ce genre, en montant un peu plus la barre et en vous balançant des ces footballeurs du PSG auraient dû faire attention où ils mettaient la bite et ainsi de suite. Un torrent de merde qui s'auto-entretient, quoi*. Et vous l'entretenez en cliquant.



Et sinon, un truc qui m'a agacé : je suis tombé sur l'annonce de la sortie d'un genre de magazine consacré au "wooling". En fait c'était un truc de tricot. Et, vérification faite, même les Anglais ne parlent pas de wooling quand il s'agit de tricot et de travaux d'aiguilles. J'avais bien dit qu'inventer des anglicismes pour faire chic était une impasse conceptuelle, morale et esthétique, et déjà quand les cuistres se sont mis à parler de fooding y a quelques années. Qu'est-ce qu'on parie que d'ici la fin de la décennie, les sex-toys les plus branchés seront étiquetés "accessoires de branling", tiens ?


*un peu comme une campagne pour les primaires, en somme, où l'on génère du buzz et où l'on occupe l'espace avec des conneries toujours plus grosses.

vendredi 23 septembre 2016

Délivrez les livres

Toujours en quête d'info et de doc, je suis devenu un gros consommateur de bibliothèques virtuelles. Google et d'autres ont en effet numérisé un fonds documentaire considérable. Pour quelqu'un comme moi, c'est pain béni, surtout que pas mal de bibliothèques universitaires y sont passées. Et ce genre d'institution est très fourni.

Il y a juste un petit hic. Sur le matos en anglais, tout va bien. Le scan a été fait proprement, et le fichier de reconnaissance de caractères en général relu. C'est dans les autres langues que c'est souvent pénible. Parce qu'il n'y a personne pour relire ces bouquins scannés en masse, et comme le traitement est automatisé, le logiciel d'OCR est souvent paramétré par défaut. Et n'identifie donc pas correctement les caractères accentués. Les bouquins sont donc totalement inutilisables. Tout ce boulot de Romain, dont on nous a rebattu les oreilles, pour que dalle.

Alors, je suis méchant, les bouquins sont aussi dispos en brut de scan, au format PDF. Ça permet des les lire, mais pas de faire de recherches par mots-clés ni de copier-coller des citations de texte pour les bosser et les compiler (et annoter du PDF, avouons que c'est quand même chiant).

Pour le reste, tout est à refaire. Et il n'y a personne pour le faire correctement.

jeudi 22 septembre 2016

Et ça leur fout la gaule, de dire des conneries, vous croyez ?

Ah, c'est beau quand ceux qui ont piétiné De Gaulle se réfèrent aux Gaulois comme carte Joker.

Mais revoyons l'action au ralenti.

Ces derniers temps, des candidats à la Candidature ont dégoisé sur l'Histoire de France, la façon dont on l'enseigne, et ses éléments les plus iconiques.

Pour l'un de ces tristes sires, que nous appellerons Droopy pour ne pas lui faire une pub qu'il ne mérite pas, il ne faut surtout pas enseigner le doute en matière d'Histoire et le remplacer par une doxa qu'on devine conforme à un agenda politique conservateur. Sachant que le doute constructif est à la clé de la profession d'historien, une telle proposition est en soi une négation de l'Histoire dans ce qu'elle est fondamentalement.

Pour l'autre, que nous appellerons Little Nick, le fait de devenir Français impliquerait directement de reconnaître les Gaulois comme ses ancêtres. Comme lui-même est encore moins gaulois que moi, je ne sais pas s'il faut y voir l'expression de traumas d'enfance, d'une bêtise insondable ou juste celle de sa démagogie pure. Ou bien une combinaison des trois.

Allez, inventaire. Outre le fait que la Gaule était une construction politique des Romains, le territoire actuel de la France ne coïncide de toute façon pas avec ses frontières. Allez, petit tour de table. L'Aquitaine ? Ce n'était pas gaulois mais plus probablement proche des ancêtres des Basques actuels. Toute la Provence ? Territoire ligure en partie colonisé par des Grecs. Par contre, les habitants d'Italie du Nord étaient gaulois, eux. Ce qui veut dire qu'il est patriotique de rouler en Fiat. Ah, et y a le problème des Belges. Parce que si César les comptait comme un genre de Gaulois, ils ne parlaient pas la même langue (et certains ne parlaient même pas une langue celtique, y avait déjà des mix avec les Germains, à l'époque, et donc une césure linguistique en Belgique, je vous jure que c'est vrai) et leur territoire mordait largement jusqu'à la Picardie actuelle en passant par la Lorraine avec mes sabots yoho.

Accessoirement, je vois mal comment concilier l'emphase de certains sur les racines chrétiennes et judéo-chrétiennes de l'Europe et ce discours sur les Gaulois. Après, moi je m'en fous qu'on fête Pâques ou Beltaine, Lugnasad ou le Quinze Août, hein. Mais faut choisir.

Un troisième larron, qu'on appellera Chocolatine, a cru malin d'attaquer Little Nick. Il aurait eu tort de s'en priver, c'est clair, sauf qu'il l'a fait avec une connerie encore plus grosse que la sienne. Il imaginait les Allemands comme descendants des Wisigoths. Bon, à ma connaissance, y a jamais eu de Goths (ostro et wisi dans le même sac) en Allemagne actuelle, ou alors complètement à l'Est, et encore. Pour ce qu'on en sait (encore que la chose soit entachée de légendes invérifiables), les Goths venaient de Suède. Ensuite, ils font irruption dans l'Histoire dans le secteur de la Mer Noire, dont ils sont délogés par les Huns. Les Ostrogoths finissent par s'allier avec l'envahisseur et se mélanger à sa société (Attila, s'il est Hun, porte un nom gothique),

Les Wisigoths fuient au Sud et traversent le Danube, provoquant une Crise des Réfugiés qui n'est pas sans rappeler la nôtre, et dont visiblement nos dirigeants actuels  n'ont pas tiré la leçon.

Les réfugiés Goths ont été parqués dans des "jungles" et soumis aux vexations et truanderies des préfets et gouverneurs romains, ont fini par se rebeller, écraser les troupes romaines. L'incapacité de l'administration a gérer la suite des évènements conduisit les Goths à porter les promesses de terres arables (qu'on leur avait faite à leur arrivée) à Rome, qu'ils finissent par piller. Vous imaginez déjà les plus xénophobes de nos dirigeants actuels et wanabe dirigeants prendre ça comme prétexte à un durcissement de la politique migratoire. Sauf que quand Rome a fini par effectivement refiler une province aux Wisigoths (la région de Toulouse)… Le problème a été réglé. L'Empire avait gagné avec les Wisigoths fédérés un allié tellement fidèle qu'il est allé donner son sang pour combattre les Huns aux Champs Catalauniques.

Par la suite, le royaume de Toulouse devient un ilot de civilisation et de stabilité, jusqu'à ce que les Francs du Nord en prennent ombrage et l'abatte, chassant ses survivants vers l'Espagne (où ils avaient quelques terres) où ils se firent démonter un siècle plus tard par l'expansion de l'Islam.

Après, tout ceci nous renvoie aux controverse d'il y a un siècle ou deux, quand pour les Républicains la France commençait avec les Gaulois et pour les Royaliste avec le baptême de Clovis.

Je ne reviendrai pas ici sur la réalité de ce qu'étaient les Francs (en bref : de grosses saloperies barbares, beaucoup moins civilisées que les Wisigoths) mais quand on y regarde de plus près, ils n'ont pour eux que d'avoir donné leur nom au pays. Mais nous sommes dans un cas où cela crée un effet de loupe, conduisant à oublier les Burgondes ou les Wisigoths, dont les royaumes couvraient eux aussi une partie du territoire actuel et étaient au moins aussi légitimes que celui de Clovis. Le hasard a voulu que la prime historique ait été donnée aux plus brutaux, aux moins lettrés et aux plus immoraux de la bande. Mais l'histoire est écrite par les vainqueurs.

Et quand je vois la brutalité et la bêtise du discours de nos politiciens actuels, je me dis que leurs ancêtres spirituels sont plutôt à chercher du côté des Francs.

Enfin, si le maire de Levallois pouvait se faire gauler, au moins, ce serait une consolation, non ?


samedi 17 septembre 2016

Insérez ici en guise de bande-son un peu de krakapoum à la Richard Strauss puis enchainez sur du György Ligeti pour faire bonne mesure

Tous les quelques temps, j'éprouve le besoin de me faire une piqûre de rappel de 2001. Non, pas comme celle de la semaine dernière où l'on nous passait en boucle l'image des tours qui tombent. Je veux dire le vrai 2001, cette vision prophétique d'un avenir qui aurait pu ou dû advenir et puis qui s'est retrouvée annulée par un présent décevant. Le 2001. Celui de Kubrick.


Un film qui touche l'infini du doigt


Ma dernière giclée remontait pourtant à il n'y a pas si longtemps, quand je me l'étais revu en entier pour participer à un petit documentaire sur le sujet à l'occasion duquel, sur la foi de mes analyses dans Cosmonautes !, le journaliste avait souhaité m'interviewer. Je ne sais pas quand sort ce truc, ni s'il sortira, mais c'était sympa et ça m'avait fait plaisir.

Là, du coup, plutôt qu'une projection intégrale, je me suis offert une petite promenade d'une demi-heure dans ce métrage que je vénère particulièrement, m'arrêtant sur des séquences qui me faisaient envie, me parlaient, me faisaient rêver. Des moments qui, à l'instar de la traversée de la Porte des Etoiles se passaient de mots pour balancer de façon purement visuelle, presque à un niveau abstrait, des concepts bruts.

L'un de ces moments a attiré mon attention.

Précisément, celui-ci :

"Oh mon Dieu, la radio passe du Maître Gims !"

Il y a quelque chose de profondément absurde et de très fort dans cette image. Contextualisons : quand le professeur Floyd touche le monolithe fraîchement excavé sur la Lune et que le soleil touche la pierre pour la première fois depuis des milliers d'années, elle émet un cri, une fréquence radio vrillante, un signal à sa grande sœur qui l'attend en orbite autour de Jupiter.

Et là, les astronautes ont une réaction complètement absurde : ils portent leurs mains à leurs oreilles pour se protéger du son. C'est absurde parce que ce son n'existe qu'à l'intérieur de leurs casques (vu qu'il est transmis par radio), casques qui de toute façon empêchent que le geste serve à quoi que ce soit.

Je trouve ça profondément génial de la part de Kubrick. Cette image répond à plusieurs impératifs.

Le premier est d'ordre complètement pratique : vu que la bande-son du film fait la part belle à des choses parfois un peu expérimentales, il est bien utile de montrer de façon claire que cette fréquence est intradiégétique, qu'elle fait partie du récit contrairement aux valses qui se surimposent à lui. Le réflexe humain de porter la main à ses oreilles véhicule de façon immédiate le concept "bruit insupportable" et le corrèle à la fréquence émise par le monolithe.

Le deuxième est philosophique. Il montre des humains très humains. Trop humains. Qui même dans le vide et sur un monde étranger, continuent à avoir des réflexes et des réactions humaines devenues absurdes parce que déconnectées des conditions d'origine. Sous leurs scaphandres métallisés qui leur donnent l'allure de robots, ils restent des hommes.

Je crois que c'est Chris Hadfield qui expliquait à quoi visait précisément l'entraînement des astronautes : à s'affranchir autant que possible de ce genre de réactions qui, dans l'environnement infiniment hostile de l'espace, peuvent mener à la panique (il donnait l'exemple de gouttes de sueur qui, flottant en apesanteur dans son casque, avaient fini par l'aveugler en venant se coller à sa cornée), et la façon dont la panique a vite fait de mener à la mort.

Floyd et ses petits camarades ne sont pas des astronautes surentraînés, mais des scientifiques dépêchés sur la Lune et vivant essentiellement sous dôme. Tout le contraire de David Bowman, qu'on voit réagir à tout, dans la suite du métrage, comme s'il avait de l'azote liquide dans les veines.

C'est la force d'un film comme 2001. Même une petite giclée d'une demi-heure oblige à cogiter. Ça fait du bien.

Yeah !

lundi 12 septembre 2016

Boitakon

J'ai hésité à faire une note hier sur l'anniversaire d'une entreprise de démolition à grande échelle qui a un peu révolutionné son marché. Et puis en fait, je n'avais pas envie d'être grinçant. Je dois m'assagir avec l'âge, ou alors je suis fatigué. Ou les deux.

Sans doute quand même un peu plus le deuxième, parce que du coup, cette nuit, ça a été insomnie. En général, ce n'est pas un problème pour moi : j'ai toujours des piles de bouquins à lire (là, je suis à fond dans le cycle de Lanmeur, de Christian Léourier, très belle saga de SF bourrée d'idées, avec un ton très particulier) (merci encore à Xavier, l'éditeur qui m'a filé les tomes de l'intégrale qui me manquaient, me poussant à tout me relire dans l'ordre). Sauf que cette nuit, c'était une de ces insomnies où l'on n'arrive pas à dormir, mais où l'on est trop cassé pour lire, même quand on essaie. On n'imprime pas, les mots n'atteignent pas le cerveau.

Et donc, une fois n'est pas coutume, et en l'absence de cerveau opérationnel (mais peut-être son temps était-il disponible, à ce con) je suis descendu d'un étage pour me foutre devant la télé.

En théorie, ça a fait des progrès, les programmes de la nuit


Et quand on est dans cet état de nerfs, en fait, ce n'est pas la peine non plus d'essayer de se mater un film. Primo, à l'heure en question, il n'y a plus grand-chose, et puis là non plus on imprime mal. Donc on zappe de façon plus ou moins compulsive et automatique. Entre des chaînes d'info qui passent en boucle les mêmes fumosités expertes (et quand elles essaient de sortir des sentiers battus, comme la nouvelle franceinfo: , ce n'est pas convainquant non plus), alors on cherche, zappant convulsivement entre des séries auxquelles on n'arrive pas à s'intéresser (les séries policières, par exemple, je n'y parviens décidément plus), des débats mités, des rediffs de talk shows, des téléréalités moisies à base de métiers où il s'agit de faire mieux que le voisin, etc… Du coup, je suis monté dans le haut des canaux, là où je ne vais jamais, où je ne sais même pas quelles chaînes j'ai ou j'ai pas (j'ai découvert que j'avais Fashion TV et Luxe TV, dont je savais même pas qu'elles existaient) et que même celles que j'ai, je ne les différencie pas (les chaînes musicales passent toutes du rap et des trucs dans le genre, de nos jours, sauf celles qui passent des trucs pour boites de nuit) (je saurais même pas vous dire depuis combien de temps j'ai pas regardé plus de dix secondes à la file d'une chaîne musicale) (j'ai dû décrocher quand Ray Cokes a quitté MTV, et déjà à l'époque il n'y avait plus qu'un clip sur dix qui me parlait)(ah si, entretemps dans l'agence de presse où j'ai bossé, les mecs mettaient une chaîne de clips, en coupant le son, pour mater Beyoncé quand le boss n'était pas là)(ça remonte à déjà plus de dix ans)(j'ai pas promis au moins vingt fois d'arrêter ces parenthèses envahissantes, moi ?)(oui)(ou trente, d'ailleurs).

Et j'ai découvert la télé conceptuelle. Je ne sais pas si ses propagateurs l'appellent comme ça (probablement pas)(mais allez savoir, après tout), mais c'est l'effet que ça m'a fait. Des écrans d'images mouvantes, parfois concrètes (paysages avec de l'eau qui coule ou des vagues, et en prime une musique vaguement new age) ou abstraites (formes et couleurs qui, dans une série comme le Prisonnier, auraient servi à conditionner un candidat mandchou). L'une de ces chaînes est destinées au chiens (il me semblait bien avoir lu à l'époque un truc sur le lancement de cette chaîne-là) et les deux autres, je ne sais pas. Probablement aux insomniaques dans mon genre (mais vérification faite ce matin pendant que le café passait, elles émettent aussi en journée) ou aux gens qui veulent regarder la télé sans se fader les commentaires d'Eric Zemmour ou la quatorzième interview de Florian Phillipot de la semaine ni les exploits des Ch'tis contre les cagoles, parce qu'en ce moment, c'est un peu ça l'alternative).

Dieu me pardonne, j'ai scotché pendant bien une demi-heure devant ces machins et quand je suis remonté, j'ai très bien dormi.

(et j'ai peur d'être un candidat mandchou, maintenant)

mercredi 7 septembre 2016

Annulation

Suite à un couac d'organisation au niveau du libraire, je ne serai pas en dédicace à la fête de l'Huma dimanche.

Du coup, ma prochaine dédicace risque de n'être pas avant Novembre, aux rencontres de l'imaginaires de Sèvres.

jeudi 1 septembre 2016

Va falloir que ça rentre

Comme dirait l'autre (et je crois que l'autre, c'était un parolier de Kurt Weil, sauf que pour une fois c'était pas Brecht) : "And the days dwindle down to a precious few
September, November
And these few precious days I'll spend with you
These precious days I'll spend with you"


Et donc, l'été s'achève doucement (oui, je sais, techniquement il ne boit le bouillon que dans trois semaines, mais en vrai, l'été se termine quand les enfants retournent à l'école, c'est comme ça, n'allez pas me balancer des équinoxes ni tout le bastringue. école = automne, jours qui raccourcissent et temps qui s'étiole) et l'on se remet au travail. Bon, pour ma part, ça fait près d'une semaine que je carbure, vu que j'avais pris quinze jours de vacances et qu'avant ça j'avais fait quinze jours de travaux dans ma cahute (j'en avais un peu marre de ma salle de bain au look Grozny99) et que quand même, y a des trucs à rendre et d'autres à avancer (la trad de ma partie de l'intégrale Clark Ashton Smith, notamment, et je peux vous assurer que ce n'est pas une mince affaire, nom de fhtagn !).

Et à propos de fhtagneries, autant vous filer deux extraits de ma bio de Lovecraft à paraître l'an prochain chez 21G :






dimanche 28 août 2016

Reviendu

Ayé, reviendu d'une petite quinzaine de jours au vert, ce qui m'a permis d'avancer sur mon prochain roman (j'en ai largement dépassé la moitié, à présent), d'aller dédicacer à Rennes (je recommande la petite buvette du parc du Thabor, on y mange très bien) (et ils ont des canards à houppette dans le parc, genre des canards Don King et Donald Trump, c'est absolument ridicule, faut voir ça une fois dans sa vie), mais aussi d'aller nager un peu, de mettre au pillage quelques bouquinistes (et du coup de me péter le dos en traînant la valise au retour).

Bref, c'était cool.

Et comme toujours dans ces cas-là, j'en ai profité pour bouquiner.

Mon Alexandre Dumas d'été, cet année, ça aura été le Chevalier d'Harmental, récit d'une conspiration foireuse contre le Régent Philippe d'Orléans (et dès qu'on connaît un peu l'histoire de la Régence, on sait que la combine n'a pas pu fonctionner, et du coup ça se lit un peu comme un Dortmunder). Très sympa et distrayant, avec un personnage secondaire de vieux capitaine sur le retour qui a un côté presque proto-Alatriste, si Alatriste avait été le fils de Porthos. Factoïde amusant : un conseiller cité une fois s'appelle Chirac, et une mère maquerelle qui loge un des personnages s'appelle la Fillon.

Je n'avais jamais lu le Journal d'un vieux dégueulasse, de Bukovski. C'est à présent chose faite. Une espèce de galeries de portraits et d'anecdotes passés en rubrique dans une revue. De gros moments de dinguerie, par un type qui s'y est toujours entendu à décrire des gueules de bois de compétition.

Relu un Hawking, pour m'apercevoir que, quand même, ma compréhension de la physique moderne a fait quelques progrès depuis que je l'avais lu une première fois il y a vingt ans, celui-là.

Potassé les Lettres d'Arkham, un petit recueil de correspondances de Lovecraft sorti il y a une éternité chez Glénat.

Lu les Onze Mille Verges, d'Apollinaire. Bon, c'est rigolo dans la démesure sadienne. Ça a dû bien choquer le bourgeois à l'époque, et ça doit continuer, c'était visiblement fait pour, avec une absence de finesse qui force l'admiration. Ça m'aura au moins appris le mot "mousmé".

Trouvé un exemplaire de Z comme Zorglub dans un coin de la baraque où je logeais, et ça m'a permis de le relire.

Et puis voilà. Des vacances un peu light en lecture, du coup (le Rivage des Syrtes était sur ma pile, ça fait longtemps que je voulais le lire et il traînait sur une étagère, mais j'ai pas eu le temps et ce sera pour les prochaines vacances, du coup).

mercredi 24 août 2016

En fait, je crois que je préfère le café crème au café philo

Je n’ai mis qu’une seule fois dans ma vie les pieds dans un « café philo ». C’était venu comme ça, parce que ça n’était pas loin de chez moi et que les mamies qui fréquentaient la librairie où il m’arrivait de bosser à l’époque m’y avaient encouragé, soit que les remarques que je pouvais faire au boulot leur semblaient pertinentes, soient qu’elles aient voulu renouveler le cheptel de l’événement en proposant des gens un peu plus mordants.

Alors il faut savoir que je n’ai jamais été un gros consommateur de philosophie. J’ai mis le nez dedans à plusieurs reprises, bien sûr, et sans doute avec profit pour mon âme, mais je ne me suis borné qu’à picorer dans quelques auteurs qui me semblaient pertinents pour moi : les Lumières, Nietzsche, quelques antiques, quelques médiévaux. Pour le reste, Kant et Wittgenstein m’ont semblé profondément imbitables, Platon m’a horrifié (j’ai dans l’idée que ce type était humainement un sérieux connard, et probablement, sur le plan politique, un genre de nazi) et ce que j’ai retenu d’Aristote, c’est surtout la Poétique, qui sur le fond continue à être pertinente, mais dont les charges misogynes, entre autres, me font hurler de rire. Sérieux, c’est bien, la Poétique, n’hésitez pas à y mettre le nez, et à y projeter vos formes narratives favorites, quitte à faire le tri après. Après, plein de trucs que j’ai pu lire peuvent relever de la philo d’un certain point de vue, mais me semblent plutôt concerner la politique ou la théologie, et je ne les range du coup pas dans cette catégorie. Le Contre les Galiléens de Julien l’Apostat est probablement un peu de la philo (et une défense de la philo), mais j’y lis bien des choses autres. Pareil, n’hésitez pas à lire ça, ça demeure curieusement actuel, et du coup ça renvoie dos à dos les calotins de toutes obédiences. Quant à Bakounine ou Thoreau, est-ce encore de la philo ? Et Arendt ? Je connais des gens qui pensent que oui. D’autres que non. Et on ne peut pas dire que j’aie vraiment fréquenté les contemporains ailleurs qu’en talk-shows. Je trouve souvent plus de grande philosophie dans certaines pages de Céline, de Bukowski, de Borges ou de Lowry (et qui tous auraient eu le bon goût de tiquer si on les avait qualifiés de philosophes) que chez BHL ou Ferry. C’est curieux, non ? Et si j’aime bien Onfray, je suis d’autant plus inquiet de sa posture iconoclaste qu’elle m’est immédiatement sympathique, or j’ai tendance à me méfier des gens qui sont trop souvent d’accord avec moi, ou qui démolissent trop vite : ils ne m’apprennent pas forcément grand-chose. Après, les quelques philosophes estampillés que j’ai eu l’occasion de rencontrer (mais c’était par la suite), s’ils m’ont semblé charmants, m’ont globalement parus hors du coup, soit qu’ils énonçassent des platitudes bien emballées, soit qu’ils s’attachassent à des détails me semblant pour ma part que d’une signification purement anecdotique (note à moi-même : arrêter de faire le mariole avec la conjugaison, je ne suis pas certain que ça apporte grand-chose à la démonstration, si tant est que cela en fusse une).

Bref, je n’étais probablement pas armé correctement pour ce qui s’est ensuivi.

La salle de l’étage d’un des rades du coin (rade que je ne fréquentais guère, le trouvant esthétiquement impersonnel et humainement glacial) (y avait à trois cent mètres un petit boui-boui tenu par une espèce de gitan qui m’était beaucoup plus sympathique, sans compter le pub irlandais à l’autre bout de la rue, et le PMU qui avait un rayon presse correct) abritait donc tous les quelques dimanches un café philo, animé par un type dont je ne me souviens plus des lettres de marque mais qui tenait plus de l’animateur de talk show de fin de soirée sur une chaine éteinte que du philosophe, mais peut-être est-ce que je ne connais que couic en philo et que je me fais des idées sur ce à quoi doit ressembler un philosophe ou assimilé, allez savoir.

Je crois me souvenir que la discussion tournait autour de la réalité ontologique du mal, ou l’une de ces vieilles tartes à la crème des débats éthiques et moraux qui ne sont décidables qu’à condition d’adopter a priori un point de vue tranché reposant sur des bases axiomatiques arbitraires (vous avez vu hein, comme je parle bien le philosophe, quand je veux ?).

De braves dames ont occupé le terrain en agitant le spectre du relativisme moral, nonobstant le fait que se poser la question en termes de morale revenait à tomber dans des critères arbitraires, et donc à valider en creux le relativisme subséquent.

Vint mon tour de parler.

Plutôt que de me lancer dans de plates considérations comme celles que s’infligeaient mutuellement les rombières, je décidai de repartir à la racine du dossier, et aux premiers textes évoquant le problème il y a trois ou quatre millénaires de ça à Babylone (le livre de Job, avec son allure de faux dialogue platonicien, était une remise au goût de l’époque de ces vieux traités akkadiens), en un temps où la morale était essentiellement une pratique rituelle basée sur une notion de pureté pas encore poussée à l’absolu (les babyloniens ne raisonnaient jamais en termes d’absolus abstraits).

Ayant constaté à l’occasion des interventions précédentes que le temps d’attention maximal de l’auditoire était limité, je décidai exceptionnellement de faire court et synthétique (pas à la babylonienne, donc, les babyloniens palliant à l’absence de règles fondamentales absolues par la multiplication des exemples probants).

Ça n’a pas suffi. Les mamies n’y ont rien bité, et j’ai eu droit à un démontage en règle sur le ton du comparaison n’est pas raison (je ne comparais rien, je me contentais de débobiner l’écheveau jusqu’au bout de fil le plus lointain, pour remonter la discussion dans l’ordre) et que je faisais du Voltaire ou du Montesquieu de Prisunic (ce n’est pas l’expression qu’elles ont employé, je vous rassure, mais ça revenait à ça). Bref, j’étais hors-sujet, crime suprême, alors qu’il me semblait bien que sur ce problème précis, c’était la grille de lecture morale qui était à côté de la plaque, la morale ne se construisant qu’après, une fois que le mal en tant que tel avait été défini. Comme dit le serpent d’Eden, c’était à se la prendre et se la mordre.

C’était reparti comme en 14 et on ne définissait plus les méchants que par rapport aux gentils, et la petite mamie qui m’avait encouragé à venir était désolée pour moi (elle était lectrice avide de Steiner, je crois me souvenir, mais je n’ai pas été bien loin dans la lecture de Steiner, pour ma part, faudrait peut-être que je réessaie).

En tout cas, je n’y suis jamais retourné. Sous prétexte officiellement que l’horaire ne me convenait que moyennement : dix heures et demie le dimanche matin, ça fait bien au moins deux heures que je bosse, en général, pissant du texte pour les éditeurs qui en veulent bien.





mardi 23 août 2016

Rappel

C'est demain que je dédicace à Rennes, à la librarie Critic, 19 rue Hoche à Rennes, à partir de 16 heures.

Ce sera suivi, en soirée, d'un petit raout au bar l'Heure du Jeu, 11 boulevard Magenta, toujours à Rennes, et à partir de 20 heures.

Qu'on se le dise, amis Bretons !

Jésus, reviens ? (air connu)

Toutes les quelques années, il m’arrive de m’infliger un séjour sur les bancs d’une église, soit à l’occasion d’un enterrement, soit à celui d’un mariage. Cette fois-ci, c’était mariage, une occasion plus agréable, et comme dans ce dernier cas on n’a pas trop l’esprit occupé par la tristesse ou le regret (à moins d’avoir été à un moment où à un autre vaguement amoureux de la mariée, ce qui n’était pas le cas ici), on a le temps de prendre la mesure du temps qui passe et des caractéristique de ce lieu si peu familier pour les gens qui comme moi font profession d’hérésie.

Assis sur mon banc, j’avais donc tout loisir d’observer ce qui m’entourait. Dans une église, je suis toujours frappé par le côté bric-à-brac, l’empilement de couches de significations qui se matérialisent sous la forme d’objets non pas du culte, mais de la dévotion, ce qui n’est pas tout à fait (je crois) la même chose. Démultiplication des statues de la vierge (en contemplation, à l’enfant, ou tout autres systèmes de signes associés à la représentation de la Vierge), portraits de papes aux couleurs plus ou moins fanées selon le millésime, ex votos et tableaux naïfs, mobilier reprenant à son compte l’esthétique des flèches ouvragées des cathédrales.

Le tout, même le bois polychrome, se trouve noyé dans une couche de grisaille qui n’est pas le seul fait de la poussière, pourtant omniprésente. Il y a là, à l’œuvre, quelque chose de bien plus essentiel. L’ouverture ogivale est taillée et conçue pour laisser déferler la lumière, mais encore faut-il que le soleil se montre, qu’il se présente sous le bon angle et darde ses rayons au bon moment. Or, l’horaire des messes ne saurait se plier aux caprices de la météo ni à la lente dérive de l’heure solaire par rapport à l’heure des hommes. Et puis il faut dire que vouloir faire du pseudo gothique, mais le réaliser en granit noir n’aide pas à la bonne répartition des lumières dans le bazar. Cette tension vers le haut et la lumière, mais renvoyée dans les cordes par les contingences de ce genre, c’est peut-être la métaphore la plus achevée de l’église qu’il m’ait été donné de voir à ce jour.

Ayant fait le tour du décor, je peux me concentrer à présent (s’il est possible de se concentrer au rythme bizarre des veuillez vous lever, veuillez vous asseoir, relevez-vous, assis, et ça chante, et ça parle, et ça psalmodie) sur l’environnement sonore. Il va de soi que des génies comme Bach ou Mozart, capable de transcender la liturgie, ne courent pas les rues et qu’on ne saurait les mettre à contribution à tout coup. Le problème, c’est que le reste du temps, la musique et la pauvre psalmodie demeurent très plates. Pis encore, si le cantique est censé être un chant, je trouve assez dommage qu’il n’ait aucune rime ni métrique, et que les répétitions abondent sans toujours être justifiées par les formes antiques indiquant la majesté. Mais là encore, le sacré ne saurait sans doute se plier aux basses règles de l’esthétique humaine et de la prosodie, ce serait le rabaisser, donc tant qu’à le rabaisser, autant le faire uniquement par le truchement de la seule médiocrité humaine, au moins c’est symboliquement cohérent.

La pulsion esthétique peut (à bon droit, si l’on en croit certains penseurs médiévaux et autres Pères de l’Eglise) être vue comme une tentation satanique pour l’homme de s’élever au-dessus de sa condition, une forme de tour de Babel. A moins d’assimiler Dieu à un principe d’esthétique à l’échelle universelle, mais ce serait se vautrer dans un mysticisme qui n’est pas encouragé par le cadre. C’est dommage, parce que ce Dieu esthétique de certains mystiques me semble plus noble que le vengeur grondant qui se préoccupe de ce que vous mangez et dans quoi et comment vous trempez votre biscuit. Sous d’autres latitudes, certains soufis semblent pourtant l’avoir parfaitement compris, et des mecs comme Nusrat Fateh Ali Khan (pour citer l’un des plus connus) auraient de leçons de psalmodie à donner à ces dames patronnesses et au curé, dont le sourire évoquant celui du High Sparrow avait tendance, je ne sais pourquoi) (en fait je sais mais je ne veux pas spoiler ceux qui auraient du retard dans certaine série) à me mettre légèrement mal à l’aise.

Je parlais plus haut de bric-à-brac, et l’impression est confirmée par le cœur de l’événement : l’ostentation des espèces de l’Eucharistie. De base, le Christianisme se résume d’un point de vue purement rituel à ce seul sacrement, en dehors de celui, initiatique, de l’entrée dans la communauté qu’est le baptême, et à la prière dite du Notre Père. Ce sont les seules choses instituées par Jésus (avec éventuellement le lavement des pieds, mais c’est peut-être une parabole, de la prophétie en acte comme on en trouve traditionnellement chez Ezéchiel et d’autres), tout le reste n’arrivant qu’ensuite, essentiellement via Saint Paul qui a un peu reformaté et codifié tout le bouzin.

Sur le fond, c’est pourtant simple, le partage du pain et du vin étant une Communion assez classique (comme les banquets de cheval des anciens Scandinaves ou la consommation rituelle d’amanite tue-mouche en Sibérie) renvoyant d’une part au droit le plus sacré du monde Antique, celui de l’hospitalité, et le métaphorisant pour en faire un symbole communautaire, celui des ceux que le Christ accueille en sa demeure. C’est un très beau symbole, et au départ, tout chrétien pouvait semble-t-il donner la communion, tout comme tout chrétien pouvait baptiser le nouveau converti. Ce n’est qu’après, comme je le disais, qu’ont été institués les diacres, vicaires, évêques et tout ce bric-à-brac de hiérarchies et de protocoles qui ne font qu’éloigner le fidèle des notions de base, celles qui sont répétées dans le Credo mais jamais explicitées par ailleurs, parce qu’elles constituent une axiomatique, et que revenir dessus ne ferait que les rabaisser. Trop d’église tue l’église, et le fait que Vatican II demande désormais à l’officiant de faire face à ses ouailles plutôt qu’au chœur n’y change sans doute pas grand-chose.

Mais tout est là pour maquiller l’archaïsme originel de certaines notions. L’Eucharistie, rituel d’hospitalité, dont le sens est confisqué par la hiérarchie comme l’est le vin de la coupe. Et dans le Credo, la notion pourtant centrale du sacrifice, qui n’est plus soutenue par l’appareillage rituel du vieux fond judaïque (et plus globalement antique) et ne repose donc plus sur rien, puisque l’appareillage éthique a entretemps changé : le sacrifice humain, fusse-t-il celui d’un homme-dieu, est incompatible avec le concept de Dieu d’amour (et les Chrétiens se sont si tôt coupés de leurs racines qu’ils n’ont pas compris, ou refusé de comprendre, que si sacrifice rédempteur il y a, alors c’est forcément de la pendaison de Judas qu’il s’agit, c’est la seule construction qui puisse être cohérente avec les anciens rites du Judaïsme du Temple).

Du coup, tout comme d’ailleurs le rituel de la messe, je me retrouve le cul entre deux chaises : mon passif et ma formation me conduisent à porter ma préférence sur deux manières contradictoires de concevoir le fonctionnement de la liturgie chrétienne.

Soit en l’épurant et en allant vers la sécheresse austère des Protestants, qui a le mérite de se débarrasser du bric-à-brac et devrait permettre d’aller à l’essentiel (spoiler : en fait, ça ne marche pas non plus, parce que ça n’arrive pas pour autant à dégager une esthétique du simple), soit en acceptant la démesure rituelle et ostentatoire du rite grec, qui essaie de transcender le bazar en assumant complètement l’écrasement du fidèle par la magnificence (mais faut vraiment aimer le bric-à-brac clinquant poussé jusqu’aux extrémités les plus lointaines du baroque). Avec son entre-deux poussif, le rite romain m’évoque ce passage de l’Apocalypse : « Parce que tu es tiède, je te vomirai de Ma bouche ».

Plutôt que l’amour de Dieu, voilà les réflexions que fait naître en moi le déroulement de la messe, ce qui n’est pas, en principe, le but de tout ce cérémonial. Je dois pas être taillé pour ça, la greffe ne prend jamais. Je me dis que si jamais me venait une pulsion du genre faire mon retour à Dieu, il suffira d’une messe pour m’en guérir.